Jorge Luis Borges, génie de la fiction face à la complexité du monde

Khalid Lyamlahy - 15.06.2015

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Il y a vingt-neuf ans, Borges nous quittait. Le 14 juin 1986, l’écrivain argentin dont l’œuvre a marqué des générations successives d’auteurs, de poètes et de critiques, s’éteignait à Genève, la ville où il a effectué ses études secondaires, et qu’il a choisie pour passer les dernières années de sa vie. Borges appartient sans doute à cette catégorie d’auteurs qui ont su transformer la littérature en un espace universel, restituant la complexité du monde et renouvelant l’acte de la création. 

 

Jorge Luis Borges

 

 

Dans l’œuvre de Borges, il y a une part mystérieuse, envoûtante, inexplicable, échappant à son époque, glissant avec malice entre les domaines familiers de l’écriture, contournant avec ingéniosité les standards de la création littéraire. Borges nourrit ses œuvres d’une série de références culturelles et historiques, ce qui lui a souvent valu l’étiquette de l’écrivain érudit. Néanmoins, derrière la complexité structurelle et thématique de ses créations, Borges décrit notre monde et déploie une vision humaniste singulière et originale. Dans la préface de Jorge Luis Borges, ouvrage qu’il a consacré à l’écrivain argentin, François Taillandier estime que l’œuvre de Borges, « en apparence si insoucieuse de son temps, si ludique, si écartée du monde, est au fond présente, et nous parle de près, de notre siècle, de notre histoire, de notre condition. »

 

Le pari de Borges

 

C’est précisément ici que réside le pari réussi de Borges : rendre compte de la condition humaine tout en libérant la forme littéraire, raconter la complexité de l’existence tout en allégeant le cadre et en renouvelant les canaux de l’écriture. Avec Borges, la littérature devient un exercice du possible. Le pari réussi de Borges nous renseigne sur l’ambition intrinsèque de tout projet littéraire : raconter le monde en quelques pages, résumer l’histoire de l’humanité en quelques traits originaux, érudits et ludiques. En somme, l’écriture de Borges nous propose des expériences de pensée où le réel devient un objet d’étude, un sujet de reconstruction, un support de réflexion qui prône une combinaison savante de la simplicité et de la profondeur. 

 

Dans la préface de son recueil de contes intitulé Le Rapport de Brodie, Borges avoue s’être inspiré des premiers écrits brefs de Kipling, qu’il définit comme des « chefs d’œuvre laconiques ». Pour autant, Borges se montre prudent quand il s’agit de revendiquer la simplicité de ses textes, préférant rappeler la complexité inhérente du monde qu’ils racontent : « il n’y a pas sur terre une seule page, un seul mot qui le soit [qui soit simple], étant donné que tous postulent l’univers, dont l’attribut le plus notoire est la complexité. » Le pari de Borges est d’offrir une voie alternative pour comprendre le monde : « mes contes, comme ceux des Mille et Une Nuits, veulent distraire ou émouvoir, ils ne cherchent jamais à convaincre. ». En privilégiant le ludique et le sensible, Borges redéfinit la visée cognitive de la littérature. Il s’agit de saisir le monde non plus par l’argument et la composition rationnels, mais par la combinaison des jeux mentaux et des expériences sensorielles. 

 

Fictions ou le génie de la forme brève

 

Il y a quelques années, j’ai découvert Borges à travers son recueil déroutant intitulé Fictions. Paru en 1944 (traduction française en 1951), le recueil est composé de deux sections, intitulées « Le jardin aux sentiers qui bifurquent » (huit textes) et « Artifices » (neuf textes). Dans les prologues respectifs des deux sections, Borges associe ses récits à des genres littéraires variés tels que le policier, le fantastique ou encore le symbolique. Fidèle à sa tradition de commenter ses propres textes, il souligne à juste titre la multitude des ressorts littéraires qu’il a exploités dans les différentes pièces du recueil : la suspension pour susciter l’attente du lecteur dans le récit d’un crime policier, la réactualisation d’un thème universel à travers une histoire brève, la combinaison permanente des références réelles et des représentations irréelles, la construction d’une structure narrative rappelant les schémas du mental, l’utilisation de l’outil métaphorique pour rendre compte de notions complexes, l’amplification des données spatiales et temporelles ou encore la construction de notes ingénieuses et documentées sur des livres qui n’ont jamais existé. 

 

Au-delà de tous ces procédés, il est sans doute utile de noter que Borges développe dans Fictions un genre littéraire nouveau. Comme le relève Jean-François Taillandier, les textes de Fictions ne sont ni des « nouvelles » ni des « anecdotes détournées » : ils « inaugurent une nouvelle façon de raconter une histoire, un genre narratif singulier qui n’est ni le conte, ni la nouvelle, ni le roman. » Le génie de Borges consiste à renouveler la structure littéraire de l’intérieur, à briser la norme du récit en investissant la richesse et la pertinence de la forme brève. C’est Borges lui-même qui le revendique dans le prologue de la première section : « Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. ». La forme brève offre à Borges un support à la fois original et adapté pour dire la condition humaine. En opposant à la complexité du monde la brièveté du texte, Borges invite son lecteur à reconstruire mentalement sa propre vision de l’univers. La lecture devient déchiffrage d’énigmes ontologiques, libération des capacités intellectuelles, exploration des frontières du réel et de l’incertain. 

 

Poétique de l’œuvre imaginaire

 

Il est inutile de tenter de résumer les textes qui composent le recueil de Fictions. Chacun de ces textes ouvre la voie à un domaine nouveau, inattendu et surtout irréductible. Dans « L’approche d’Almotasim », Borges rend compte du roman « dense » et imaginaire d’un avocat indien qui raconte l’histoire d’une quête spirituelle complexe et inassouvie. Dans « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », un écrivain imaginaire, du nom de Pierre Ménard, se lance dans l’entreprise folle de réécrire le Don Quichotte, non pas en le copiant, mais en reproduisant « quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès ». Dans « La Bibliothèque de Babel », Borges décrit une bibliothèque « totale » dont les étagères « consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques [...] c’est-à-dire tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues ».

 

Borges

Julian Ortiz, CC BY NC ND 2.0

 

La nouvelle intitulée « Examen de l’œuvre d’Herbert Quain » prétexte la production littéraire d’un auteur imaginaire pour mettre en exergue les principes fondateurs de l’écriture borgésienne : le jeu narratif, la perversion temporelle ou encore l’inventivité de la structure. Le dernier texte de la première section, intitulé « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », imagine un livre labyrinthique et infini où les repères temporels ne cessent de se multiplier, créant des contradictions déroutantes et offrant une image réfléchie de l’univers. Dans « Funes et la mémoire », un personnage nommé Irénée Funes, qui « a plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde », observe et rapporte la complexité « multiforme » de l’univers. Dans « Thème du traître et du héros », Borges invite le lecteur à un projet de construction littéraire autour d’une énigme qui ne cesse de brouiller les pistes et inverser les identités de ses personnages, tout en évoquant une reproduction des œuvres de Shakespeare. Enfin, dans « Le miracle secret », la succession des séquences de rêve et d’éveil du héros Jaromir Hladik permet à Borges de fusionner les mondes réel et onirique et livrer une réflexion originale sur les frontières qui les distinguent. 

 

Dans la préface d’un ouvrage original consacré à l’écrivain argentin et paru sous le titre symbolique Le facteur Borges, Alan Pauls explique qu’il serait vain de tenter d’identifier une seule propriété qui rendrait compte de l’esprit et du travail de Borges. Comme le monde multiforme et complexe que décrivent ses textes, l’univers de Borges est un espace de création et de réflexion multidimensionnel et intrinsèquement irréductible. Seule y règne la loi de l’imagination expansive et libératrice. Seuls y triomphent le pouvoir de la (re) lecture et la puissance de l’interrogation existentielle et ontologique. D’un bout à l’autre de Fictions, Borges ne cesse d’inventer : des auteurs, des livres, des objets, des espaces, des structures... L’œuvre de Borges est un hymne à l’invention créative qui repousse la logique des catégories préétablies et contourne le monde des règles prédéfinies. Borges nous apprend, écrit François Taillandier, « que notre représentation habituelle du monde, de type rationaliste, est elle aussi une convention, une hypothèse que nous réalisons par la seule grâce de l’habitude »

 

De la nécessité de lire Borges

 

Oui, il faut continuer à lire et à relire Borges. Sans doute faut-il avoir le courage de dépasser la complexité apparente de ses textes pour goûter à leur simplicité profonde et envoûtante. Sans doute faut-il faire preuve d’humilité et de curiosité en abordant ses nouvelles riches en références historiques, culturelles et littéraires. Sans doute faut-il se libérer des codes classiques de la lecture pour saisir ses représentations originales et ludiques, et approcher le monde complexe et insaisissable qu’il s’acharne à vouloir restituer. Borges n’est peut-être pas un écrivain facile, mais il est en tout cas nécessaire. Son œuvre inépuisable fait de la littérature un vaste domaine d’apprentissage et de réflexion dont l’ingéniosité suffit à motiver l’acte de la lecture.   

 

Dans le quatrième de couverture de l’édition de poche de Fictions (Gallimard, Collection Folio), on peut lire ces quelques mots à la fois utiles et émouvants de Claude Mauriac : « Jorge Luis Borges est l’un des dix, peut-être des cinq auteurs modernes qu’il est essentiel d’avoir lus. Après l’avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur. » L’œuvre de Borges interpelle notre intelligence, renouvelle notre pratique de la lecture, réveille nos capacités d’interprétation et élargit le champ de nos connaissances. Avec Borges, la littérature devient une science du monde et du moi, un miroir du possible et de l’autre. Il faut relire Borges pour garder à l’esprit que notre monde est d’une complexité édifiante et que seul le génie humain, nourri d’intelligence, d’humilité et d’ouverture, peut en saisir et en renouveler le sens. 


Pour approfondir

Editeur : Bartillat
Genre : litterature...
Total pages : 176
Traducteur : andré gabastou
ISBN : 9782841005536

Dialogue

de Jorge Luis Borges

Lorsque Victoria Ocampo interroge Jorge Luis Borges sur son enfance, il en sort en 1969 un passionnant livre d'entretiens (Dialogo con Borges) sur le monde familial qui a entouré le génie argentin dans son enfance. Ce livre est publié pour la première fois en langue française. Il s'accompagne de lettres inédites échangées entre Borges et la fondatrice de la revue Sur. Pour compléter le dossier, un long article de Victoria Ocampo est ici reproduit, ainsi que deux articles de Borges publiés à la mort de Victoria. Une introduction très informée d'Odile Felgine, la biographe de Victoria Ocampo et de Caillois, resitue la relation entre les deux personnages dans le contexte des lettres argentines du XXe siècle. En préface, une contribution de Maria Kodama, qui fut la dernière femme de Borges. Les textes ici rassemblés permettent de mesurer la relation et la proximité de ces deux êtres, conscients de leur valeur réciproque, et qui ont entretenu une amitié non exempte de complexité, fréquemment heurtée, faite de malentendus, mais très féconde sur les plans littéraire et intellectuel. Ce dossier passionnera tous ceux qui sont à l'écoute de l'oeuvre borgesienne, une des plus captivantes du XXe siècle.

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