Kiosques à journaux : entre tradition et modernité

La rédaction - 01.08.2016

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Le débat le plus inattendu, mais également le plus savoureux, de ce début d’été 2016 est parisien, ou, plus précisément, haussmannien : les traditionnels kiosques à journaux, vieux de 160 ans, ont-ils encore droit de cité dans la ville des Lumières ? À ma gauche, Anna Hidalgo, maire de Paris. Elle souhaite développer un modèle innovant de kiosque et supprimer le design que l’on connaît bien. À ma droite, tout le monde (ou presque !), des Parisiens aux touristes qui louent le charme et le romantisme de ces cahutes. Qui va gagner ? 

 

Par Mathilde de Chalonge

 

Les 4 'M's

Thierry Draus, CC BY 2.0

 

 

Petite histoire du kiosque à journaux

 

Les kiosques à journaux parisiens ont été conçus par l’architecte français Gabriel Davioud en 1857. Représentant en chef de l’éclectisme architectural napoléonien, il a été nommé inspecteur général des travaux d’architecture de la ville de Paris et architecte en chef au service des promenades et des plantations après avoir obtenu le Second Grand prix de Rome. Principal collaborateur du baron Haussmann, ce surdoué de l’architecture ne s’est pas contenté de créer les kiosques que l’on connaît aujourd’hui. On lui doit le théâtre du Châtelet, la fontaine Saint Michel, la grille d’entrée du Parc Monceau ou encore le pavillon d’entrée du Bois de Boulogne. 

 

Les 340 kiosques à journaux parisiens font aujourd’hui partie d’un patrimoine cher aux Français.

 

Le premier petit pavillon naquit sur les Grands Boulevards. Le concept remporta immédiatement un franc succès : avec son dôme surplombé d’une flèche, il éclaire fièrement la ville à la tombée de la nuit et la réveille le matin au son des gros titres. Le plus matinal ouvre à 4 h 30 et le plus couche-tard de la capitale ferme à 2 h. Point de ralliement à sa création, il faisait office d’« agora petit format », où l’on discutait et débattait de l’actualité. D’abord privés, ils deviennent la propriété de l’État à la fin du XIXe siècle… Ce même État qui cherche aujourd’hui à les supprimer – pardon, à les rénover. 

 

Paris sans kiosque c’est un peu Paris sans la tour Eiffel, disent les Français : difficile d’imaginer que tel a été le cas tant ils sont emblématiques de notre capitale ! Pourtant, si la Dame de Fer se porte bien, les kiosques semblent avoir pris un sacré coup de vieux ces dernières années.

 

On appelle ça la crise

 

Les kiosques haussmanniens ont réalisé un peu de chirurgie esthétique dans les années 1980. Les structures d’antan n’existent plus et ont été remplacées par des copies en plastique. En 2004, la crise des kiosques battait son plein : leur nombre n’était plus que de 266. Crise de la presse et crise économique se sont conjuguées, rendant le quotidien des kiosquiers difficile. La ville de Paris a autorisé l’élargissement de leur activité en 2011 pour leur donner un coup de pouce.

 

Ils ont désormais l’autorisation de vendre des souvenirs, des boissons, des titres de transport, et même des parapluies. Ils sont également les seuls à pouvoir vendre une gamme de papeterie baptisée « Raconte-moi Paris ». La ville a subventionné la profession avec une enveloppe de 200 000 € pour sauver cet emblème de Paris. L’hémorragie est désormais stoppée puisqu’ils sont de nouveau 340 à exercer le métier de kiosquier.

 

« Tout ce qui est utile est laid », disait Théophile Gautier

 

« Le changement, c’est maintenant », aurait pu être la phrase de campagne architecturale du baron Haussmann. Ce personnage innovant et visionnaire n’aimerait certainement pas voir Paris figée dans les années 1800. Pourtant, aujourd’hui, on déplore l’abandon de ce modèle vieux de 160 ans. 

Passéistes et trop conservateurs, les Français ? C’est ce que je me disais jusqu’à je découvre le design des futurs kiosques à journaux (l’information a fuité mi-mai dans le Parisien), très bien qualifiés par un journaliste d’Europe 1 « d’abris de jardins ».  

 

Le journal La Tribune titrait même « Nouveaux kiosques parisiens : Hidalgo se défend de vouloir défigurer Paris ».

 

 

 

 

La critique n’y va pas avec le dos de la cuillère. Le projet sera réalisé par la société MédiaKiosk, filiale de JCDecaux – notre Haussmann du XXIe siècle, déjà opérateur des kiosques parisiens. Anne Hidalgo souhaite remplacer l’ensemble des structures actuelles d’ici juin 2019. À l’heure où j’écris cet article, presque 53 000 personnes ont signé la pétition lancée fin mai par Change.org contre cette mesure de la Ville de Paris. 

 

« Pourquoi ne pas concilier charme de l’ancien et fonctionnalité & confort du moderne ? Pourquoi ne pas profiter du renouvellement complet du parc des 360 kiosques à journaux parisiens qui aura lieu en juin 2019 pour embellir la ville, plutôt que de l’enlaidir avec les nouveaux designs totalement impersonnels présentés par MédiaKiosk au Conseil de Paris ? »

 

Si nous sommes tous d’accord pour dire que l’esthétique des nouveaux kiosques laisse à désirer, en revanche, nous pouvons aussi affirmer à l’unanimité que les kiosquiers méritent de travailler dans de meilleures conditions. L’amélioration de leur quotidien est la finalité première de la rénovation. Les nouveaux kiosques seront chauffés, mieux isolés, disposeront d’une caisse informatisée et d’espaces de rangement pour les effets personnels. En revanche, les sanitaires ne sont toujours pas envisagés, laissant les kiosquiers dépendants du bon vouloir des commerces avoisinants. L’intérieur fait l’unanimité. L’espace plus fonctionnel, accueillant et aéré devrait permettre de redynamiser l’achat de presse à Paris. 

 

Mais ne serait-il pas possible de concilier tradition (à l’extérieur) et modernité (à l’intérieur ?). Paris pourrait s’inspirer de Rome, qui a exigé que ses nouveaux kiosques high-tech respectent le modèle typique, tout en y intégrant des nouvelles fonctionnalités. Il s’agit de préserver le paysage urbain, mais également de valoriser leur importance touristique. Bien qu’il soit peu probable que les étrangers désertent la ville éternelle du jour au lendemain si les kiosques verts octogonaux venaient à disparaître, les élus locaux ont pourtant cru en leur haute valeur symbolique. 

 

En avril 2013, la Ville de Paris avait organisé une grande manifestation sous le titre « Paris aime ses kiosques » dont le logo était le modèle haussmannien. Est-ce que la mairie aurait la mémoire courte ? Va-t-elle entendre la colère des Parisiens ? Suite du débat « Beau » versus « Utile », « Moderne » versus « Tradition » dans quelques semaines… 

 

 

 

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