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La revue de poésie Yugen, publiée entre 1958 et 1962 par LeRoi Jones et Hettie Cohen, a porté les artistes de la Beat Generation alors que leurs textes étaient encore confidentiels et rejetés par les publications traditionnelles. Elle recèle de trésors, avec des textes d'Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregory Corso ou Jack Kerouac, mais aussi des illustrations de Tomi Ungerer.
 

Thérèse Willer, Conservatrice en chef du Musée Tomi Ungerer-Centre international de l'Illustration, nous a fait parvenir un texte sur ces œuvres publiées dans la revue.

 
Illustration de Tomi Ungerer pour « Slice of Life », poème de LeRoi Jones dans Yugen, numéro 1, 1958
 

Par Thérèse Willer, Conservatrice en chef du Musée Tomi Ungerer-Centre international de l'Illustration

L’ange de Tomi Ungerer

Ce texte a été inspiré par l’article d’Antoine Oury paru sur le site www.actualitte.com le 25 août 2017.

Tomi Ungerer quitte l’Europe pour New York, une première fois en 1956, définitivement en 1957. Il transporte avec lui ses premiers dessins, qu’il avait proposés parfois en vain à des journaux français, allemands ou anglais. Parmi les thèmes qu’il traitait à l’époque figure celui des anges, qui visiblement lui tenait à cœur car de nombreuses variantes en sont conservées [1]. Vers 1956, il en aurait même proposé à la revue allemande Simplicissimus, qui jouissait encore dans le registre satirique d’un certain renom à l’époque. Selon l’artiste, elle aurait été publiée [2]. Ces dessins font penser entre autres à Sempé et sont de manière générale très connotés des années 1950 car tracés d’une ligne rapidement esquissée à l’encre de Chine et à la plume.

On retrouve l’un de ces anges dans le premier numéro d’une revue new-yorkaise éditée chez Troubadour Press et intitulée Yugen. A new consciousness in arts and letters [3]. En regard de tout ce qui a été publié dans la carrière de Tomi Ungerer, cette illustration peut sembler anodine. Elle revêt cependant une signification particulière en raison du support dans lequel elle a été publiée.

En effet la revue Yugen a été créée en 1958 par l’écrivain et dramaturge LeRoi Jones [4] et sa future épouse l’auteure Hettie Cohen pour donner un moyen d’expression à la poésie de la Beat Generation, alors considérée comme vulgaire par les tenants de l’art à l’époque. Elle vécut le temps de huit numéros, jusqu’en 1962, et publia des noms comme Allen Ginsberg, William S. Burroughs, Gregory Corso, Jack Kerouac, Tristan Tzara.

Le numéro 1 de la revue comporte des illustrations de Peter Schwarzberg, Hector Stewart et Tomi Ungerer. Ce dernier illustre un poème de LeRoi Jones, page 16, « Slice of Life », qui commence par ces mots : « The train pulled in to Hartsville, S. C., and an angel jumped out… ». Il relate l’histoire d’un ange qui fait un voyage en train et se retrouve devant les toilettes d’une gare où il doit choisir entre trois entrées, « hommes », « femmes » et « autres ».

Tomi Ungerer a choisi de représenter le personnage céleste avec une valise. Il soulève son auréole, un geste qui montre son hésitation devant les catégories imposées et se demande : « I wonder, could they have known ? ». Ce ton en apparence badin recouvre une triste réalité, qui est celle de la discrimination raciale aux Etats-Unis.
 

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Retrouver Tomi Ungerer dans cette revue montre combien il était connu en tant que dessinateur dans les milieux peu conservateurs voire underground de New York, et par LeRoi Jones en particulier puisqu’il lui a confié le soin d’illustrer l’un de ses poèmes [5]. Cependant, quand Tomi Ungerer collabora une fois encore à Yugen, ce ne fut pas avec une illustration. En effet, dans un second numéro paru en 1958, c’est son écriture calligraphiée qui est reconnaissable et qui annonce deux poèmes, « The Colossus of Havana » de Ron Loewinsohn, p. 13, et « The Lovers » de Diane Di Prima, p. 15.

L’ange était passé…

Thérèse Willer, août 2017

[1] Dans la collection du musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration, Strasbourg
[2] Il n’a pas été possible de retrouver ce numéro.
[3] Selon le sommaire, Yugen « signifie élégance, beauté, grâce, transcendance des choses, et en en même temps, rien de tout cela », cf l’article d’Antoine Oury paru sur le site www.actualitte.com le 25 août 2017.
[4] LeRoi Jones (1934-2014) qui s’était engagé aux côtés des Black Panthers, prendra en 1967 le nom d’Amiri Baraka. Il fonda aussi la maison d’édition Totem Press où seraient publiés Gary Snyder, Joel Oppenheimer, Frank O’Hara.
[5] Il collabora aussi à Monocle, où parut sur une couverture son premier essai de la future affiche « Black Power/White Power » et à Evergreen Review, pour illustrer un article sur le procès de Nuremberg.