L'athéisme, une notion contemporaine ? “Vanité moderniste”

Nicolas Gary - 18.02.2016

Patrimoine et éducation - A l'international - prétention modenité - athéisme notion philosophique - antiquité polythéisme


D’où peut bien provenir l’athéisme ? Selon des universitaires de Cambridge, l’idée que cette notion soit une invention contemporaine reviendrait à s’attribuer hâtivement le mérite. Ils soulignent avec gentillesse que « l’incrédulité vis-à-vis du surnaturel est aussi ancienne que les collines ». Et l’athéisme, à ce titre, n’est pas l’apanage des Lumières. 

 

Cicéron (Marcus Tullius Cicero)

sne6200, CC BY 2.0

 

 

Il faudrait relire Cicéron de temps à autre. Dans son livre De la divination, le rhéteur romain soulignait déjà combien ses contemporains se montraient sceptiques. Mieux : beaucoup « abandonnent cette superstition aux vieilles femmes, aux esprits faibles. Pourquoi donc un Dieu, ami des hommes, les avertirait-il par des songes, dont ils ne daignent pas s’occuper ni même se souvenir ? »

 

Dans un autre ouvrage, De la nature des Dieux, il soulignait que les superstitions et autres mythes étaient juste bons à amuser de vieillies radoteuses. 

 

Qui peut croire à l’existence d’un hippocentaure ou à celle de la Chimère ? Trouverait-on une vieille femme assez dépourvue de sens pour redouter les monstres qu’on croyait autrefois habiter les enfers ? Le temps détruit les imaginations vaines, il confirme les jugements fondés en nature. (via remacle)

 

Évidemment, le mot athéisme n’est pas clairement prononcé dans ces passages, mais la lutte moderne pour la propriété des idées fait rage. Ainsi, Tim Whitmarsh, professeur de culture grecque à Cambridge présente une série d’exemples montrant que l’on en trouve trace également dans la culture grecque antique – pourtant polythéiste. 

 

Mais voilà : des millénaires d’hégémonie chrétienne sont parvenus à entasser sous les siècles les idées grecques. 

 

Dans le livre Battling the Gods, Whitmarsh tente pourtant de bousculer ce qui s’installe de nos jours. « Vanité moderniste », lancerait-il : « L’incrédulité face au surnaturel est tout aussi ancienne que les collines. C’et seulement par une ignorance profonde de la tradition classique que le monde s’est mis à croire que les Européens du XVIIIe siècle furent les premiers à combattre les dieux. »

 

Certes, la rhétorique pour décrire l’athéisme est en effet moderne, mais les sociétés primitives étaient bien plus en mesure d’appréhender cette notion dans leur quotidien. Plus que nous ne le ferions nous-mêmes, en réalité. « Plutôt que de faire des jugements fondés sur la raison scientifique, ces premiers athées faisaient ce qui semble être des objections universelles sur la nature paradoxale de la religion », indique Whitmarsh.

 

Le polythéisme, plus tolérant, simplement ?

 

En premier lieu, le fait que l’on soit contraint d’accepter des choses qui ne font pas partie immédiatement de notre monde. « Le fait que cela soit passé voilà des milliers d’années suggère que des formes d’incrédulité aient pu exister dans toutes les cultures, et probablement depuis toujours. »

 

Et de citer également Platon, qui professait par la voix de son maître Socrate, quelque cinq siècles avant Cicéron, que les dieux avaient certainement d’autres chats à fouetter... que d’exister. 

 

On cite même l’histoire du dieu Asclépios, censé œuvrer dans le domaine de la médecine : le texte date de 320 av. J.-C. et raconte l’histoire d’un homme qui va s’endormir dans l’un des temples du dieu. Le type avait perdu l’usage de ses doigts, et durant la nuit, Ascélpios lui apparaît, en rêve. Ses doigts lui reviennent, mais le dieu le réprimande de croire que cette seule apparition a suffi à le guérir. 

 

Et l’universitaire de rappeler que les sociétés polythéistes de la Grèce n’avaient pas une orthodoxie religieuse stricte, ni de clergé aussi rigoureux que celui instauré par la chrétienté. Autrement dit, si l’athéisme pouvait être considéré comme une opinion erronée, elle était tolérée. 

 

Le prétexte fallacieux par lequel Socrate fut condamné à boire la ciguë n’était qu’une manière de lui demander de se taire. S’il ne reconnaissait pas les dieux de la cité d’Athènes, il lui fut malgré tout offert de pouvoir s’enfuir et de ne pas subir la condamnation à mort. Toute la grandeur du personnage s’inscrit alors dans cette image d’un philosophe, résolu à obéir aux lois de la Cité, même condamné pour des raisons absurdes. 

 

(via Guardian)