Écrits et Écritures : comment le langage modèle l'esprit

Lettres numériques - 24.08.2015

Patrimoine et éducation - Scolarité France - écritures lange - langage récits - romans oeuvre


À la rentrée 2014, une nouvelle étonnante faisait la une de nombreux journaux. On y lisait que la Finlande, réputée pour son avant-gardisme en matière de pédagogie, avait décidé d’abandonner l’enseignement de l’écriture manuscrite au profit de l’écriture numérique. En plus du tollé général que cette nouvelle souleva, de nombreux spécialistes de la question (des linguistiques, pédagogues, neurologues…) furent interrogés pour donner leur avis sur cet abandon et tout le monde cria au scandale.

 

Rimbaud, le bâteau ivre

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Quelques semaines plus tard, on découvrit que finalement l’article qui avait mis le feu aux poudres était le fruit d’une mauvaise traduction de l’article original écrit en finnois. En effet, la Finlande n’avait pas abandonné l’enseignement de l’écriture manuscrite mais bien de l’écriture cursive au profit de la scripte. La nouvelle se dégonfla comme un ballon de baudruche et certains journaux s’empressèrent de rectifier leurs articles.

 

 

Les USA, premiers à abandonner l’écriture manuscrite

 

Si pour le cas de la Finlande, il s’est avéré que l’enseignement de l’écriture manuscrite n’allait pas être abandonné, ce n’est pas exactement la même situation pour les USA. Non seulement 45 états ont adopté des « Common Core Standards », c’est-à-dire des objectifs pédagogiques communs en anglais qui rendent facultatif l’apprentissage de l’écriture cursive au profit de la scripte mais en plus, parce qu’il n’est mentionné nulle part dans cette réforme que l’enseignement de l’écriture cursive est obligatoire au-delà du CP (donc de la première primaire), certains établissements ont cru bon d’abandonner l’apprentissage de l’écriture manuscrite. (En revanche, il est bien spécifié que l’apprentissage de la dactylographie doit être maintenu jusqu’à la fin du primaire ainsi que l’écriture collaborative sur internet). Ces questions ayant suscité de nombreux débats aux USA également, certains états sont revenus sur leur position.

 

Pour savoir ce que pouvait engendrer, d’un point de vue neurologique, d’apprendre à lire et à écrire exclusivement à l’aide d’un ordinateur, nous avons interrogé Jean-Luc Velay, de l’Institut de Neurosciences cognitives de Marseille.

 

Les avantages de l’écriture manuscrite

 

« D’après les études que nous avons menées, l’apprentissage de l’écriture manuscrite (qu’elle soit scripte ou cursive) incite les enfants à faire un mouvement qui ressemble à la forme visuelle de la lettre. Ils se créent donc une mémoire sensori-motrice propre à chaque lettre. Nous pensons que cette mémoire motrice est utile lorsque l’enfant se place en position de lecteur car la mémoire motrice assiste la vision pour la lecture des lettres. S’il ne sait pas tracer la lettre, l’enfant perd un élément facilitateur de lecture.

 

Lorsque l’on écrit au clavier, le mouvement n’est pas le même, ce n’est qu’un mouvement de pointage qui permet de rejoindre un point particulier dans un espace particulier. Tous les mouvements sont les mêmes et on ne se crée plus de mémoire sensori-motrice. De nombreux travaux ont été réalisés qui vont dans ce sens et actuellement, il y a des gros projets internationaux en cours de publication que nous avons menés avec des collègues norvégiens, allemands, anglais qui testent des élèves du maternelle. On arrive pour le moment toujours à cette conclusion. »

 

Pas encore assez de recul sur le phénomène

 

Pourtant, dans la vie quotidienne, nous devons reconnaître que l’on voit poindre cet abandon de l’écriture manuscrite. Les scientifiques annoncent que ce ne serait pas une bonne chose mais ils reconnaissent également que les études sur le sujet ne peuvent faire la preuve d’un échantillonnage qui pourrait prouver les avantages et inconvénients de cet abandon sur une longue période.

 

« À l’heure actuelle, il y a eu trop peu d’études longitudinales qui permettent de vérifier que ça va poser un problème à long terme. D’ici quelques années, aux USA, dans ces écoles où on ne pratique plus l’écriture manuscrite, on va pouvoir voir si ces enfants réagissent différemment. Mais si ça n’est pas le cas, si les performances en lecture de ces enfants qui ne savent pas écrire à la main sont aussi bonnes que les autres, alors on pourra peut-être se dire que l’écriture manuscrite a fait son temps, qu’elle a été un outil au service du langage, et qu’aujourd’hui cet outil est obsolète. Mais à l’heure actuelle, c’est une question qu’on ne peut pas trancher. »

 

Les applications pour apprendre à lire et à écrire

 

À mi-chemin entre le crayon et le clavier, de nombreuses applications pour tablettes sont développées pour permettre aux enfants l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. Entre les exercices où il est question de replacer les lettres dans le bon ordre et celles où l’enfant doit tracer la lettre lui-même sur l’écran à l’aide de son doigt ou d’un stylet, Jean-Luc Velay y voit peut-être un point d’intersection à développer entre le numérique et le besoin de développement sensori-moteur.

 

 

« En effet, ces applications sont intéressantes. Dans les cas où l’enfant doit replacer les lettres dans le bon ordre, il est intéressant de constater que cela permet à l’enfant de répartir les lettres dans l’espace alors que l’écriture dactylographiée place directement et automatiquement la lettre à la bonne place. Les exercices où il est question de tracer les lettres sur l’écran sont intéressants également mais ils posent aussi la question du stylet/outil. Steve Jobs y était opposé mais depuis peu, on constate un retour en force du stylet parce qu’il est plus approprié que le doigt pour tracer des lettres et surtout il permet des mouvements plus précis. »

 

 
 

Entre Gutenberg et demain…

 

Faut-il ou non accepter que, dans un avenir plus ou moins proche, l’on abandonnera l’enseignement de l’écriture manuscrite au profit de l’écriture numérique ? Les scientifiques sont actuellement dans l’incertitude. « On ne peut pas prédire ce qu’il adviendra de l’écriture manuscrite et cette situation a à la fois un côté angoissant, mais également épique. Nous sommes finalement à une époque charnière où l’écriture, qui a finalement assez peu changé depuis l’invention de l’imprimerie, est à nouveau en voie de se modifier. »

 

On parle d’un manque de liberté de l’écriture numérique, de dépendance très forte aux objets et à l’énergie dont ils ont besoin mais ces objets, nous les avons déjà toujours avec nous. Et finalement, se poser ce genre de questions, c’est aussi prendre conscience que l’homme moderne est déjà un homme dépendant, que ce soit de son téléphone, d’internet, de sa voiture, de l’électricité… Et pourtant, il ne viendrait à l’esprit de personne de dire que « c’est mal » d’être dépendant de l’électricité…

 

Pour venir écouter Jean-Luc Velay à la journée « Des écrits aux écrans », RDV à 10h15, le vendredi 18 septembre (la journée a lieu de 9h à 16h30, au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rue Royale, 72 – 1000 Bruxelles).

 

Vincianne D’Anna