L'écrivain Junot Díaz accuse les ateliers d'écriture de "trop de blancheur"

Louis Mallié - 20.05.2014

Patrimoine et éducation - A l'international - Junot Diaz - Daljit Nagra - Atelier d'écriture


Originaire de République dominicaine, l'écrivain américain Junot Díaz est revenu dans le journal The Guardian sur « l'excès de blancheur » ambiant dans les ateliers d'écriture. Selon lui la pensée y serait univoque, considérant le thème des  « races » ou de l'identité comme indigne « d'un écrivain sérieux »

 

 

 Jaipur Literature Festival 2011

Junot Díaz au Jaipu Literature Festival en 2011, 

US Embasssy New Dehli, CC BY-ND 2.0

 

 

Lauréat du Prix Pullitzer et du National Book Critics Circle Award en 2008 pour son roman La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao, Junot Díaz a pourtant du batailler afin d'imposer sa pensée en littérature. Arrivé sur le sol des États-Unis à l'âge de 6 ans, il a participé à un atelier d'écriture à la Cornell University de New York, où il fait ses études.  « Dans mon atelier d'écriture, ce n'était pas le droit de l'homme de couleur d'écrire qui était en question, mais celui de l'homme blanc d'écrire à propos des gens de couleur, et ce, sans prendre en compte leurs critiques. Je pourrai écrire des pages sur l'excès de blancheur de cet atelier », explique-t-il au Guardian.

 

D'après lui, les critères esthétiques de lecture et d'écriture n'étaient donc définis que par « le mâle blanc hétérosexuel. » Aussi, pas question de revenir sur les questions d'identité, autrement que pour se voir expliquer « que les discussions sur la race » sont inappropriées « pour un écrivain sérieux »... Et  20 ans plus tard, les choses n'ont pas changé :  « Vous n'avez pas idée de nombre de fois que des étudiants de couleur viennent me voir à la fin d'une conférence pour me faire part de l'absurde racisme auquel ils sont confrontés dans leurs programmes, auprès de leurs camarades de classe, ou de leurs professeurs. Depuis les 17 dernières années, j'ai dû avoir pas moins de 300 fois ce genre de conversation », note-t-il.

 

"le déni de la légitimité des autres, le refus des voix alternatives"

 

Auteure et professeure à l'université de Bath Spa dans l'ouest de l'Angleterre, Aminatta Forna, a fait écho aux critiques de Junot Díaz. Selon elle ce dernier a « mis le doigt su ce qui n'est pas seulement un angle mort, mais pire, du protectionnisme ».  En effet, « le point névralgique de la littérature anglo-américaine commence à se déplacer des auteurs blancs vers des écrivains d'origines différentes. Et la réponse de ces écrivains et critiques qui ne peuvent plus se placer au centre du monde littéraire est le déni de la légitimité des autres, le refus des voix alternatives ».

 

Corroborant les propos d'Amunatta Forna, le poète anglais d'origine indienne, Daljit Nagra, a déclaré qu'il y avait au Royaume-Uni  « une insuffisance lexicale pour parler des questions d'identité.  (…) Nous avons seulement BME (Black and Minority Ethnic), un fourre-tout pour dire nous-ne-savons-pas-qui-vous-êtes-mais-nous-savons-que-vous-êtes-là. » Ce dernier a également pointé le problème de l'appréciation de la poésie des immigrés : « Notre travail est toujours vu comme une curiosité exotique, « vivante » et « vibrante » », explique-t-il. « Je suis frustré que nous ne soyons jamais appréciés au-delà. » Un sentiment que Forna essaye de combattre dans son propre établissement. Forte d'une expérience internationale, elle a donc décidé de dédier des heures aux dialogues sur l'identité avec ses élèves . « Parlons-nous de race ? Oui. Parlons-nous de genre ? Oui. Et de tout le reste également. »

 

À peine publié, Diaz a monté un atelier pour écrivains de couleurs, intitulé « The Voice of Our Nation ». À terme, il espère parvenir à en faire un lieu « où les écrivains de couleur pourraient se rassembler afin de développer leur art en sécurité. Où nos idées, critiques, inquiétudes, notre art et avant tout notre expérience pourraient être privilégiés et non marginalisés, encouragés plutôt qu'ignorés, discuté plutôt que rabaissés. »

 

Et enfin, se plaçant dans le sillon de l'analyse d'Aminatta Forna, un lieu « où notre contribution ne serait pas seulement un complément de la littérature, mais son corps même. »