L'esclavage au XXe siècle, l'administration pénitentiaire n'apprécie pas

Clément Solym - 21.02.2012

Patrimoine et éducation - A l'international - prison - lecture


Le Black History Month célèbre aux États-Unis le rôle des Afro-Américains dans son histoire. Il est célébré régulièrement depuis 1976. Et d'autres pays, tels que le Canada et le Royaume-Uni, rendent le même hommage. Mais voilà, il ne suffit pas d'instaurer une célébration officielle pour réconcilier un peuple avec son histoire, en témoigne cette anecdote.

 

Le rôle de la lecture semble pris très au sérieux en prison aux États-Unis (cf notre actualitté). Bryan Stevenson est le fondateur de l'Equal Justice Initiative (EJI, ou « initiative pour une justice impartiale »). Cette organisation permet de donner une représentation légale gratuite aux détenus, la seule contrepartie étant de lire quelques ouvrages.

 

L'année dernière, un détenu, Mark Melvin (emprisonné à vie pour un crime commis alors qu'il avait quatorze ans) avait reçu deux livres de l'EJI. Le premier était Mountains Beyond Mountains de Tracy Kidder, le second Slavery By Another Name, The Re-Enslavement of Black Americans from the Civil War to World War II  de Douglas A. Blackmon.

 

Ce livre, racontant comment une forme d'esclavage a survécu de facto jusqu'au milieu du XXe siècle, avait obtenu le prix Pulitzer en 2009. C'est ce dernier ouvrage qui a dérangé l'administration de la prison ou Melvin purgeait sa peine. Les responsables ont jugé, selon Stevenson, que le titre était trop provocateur : « Ils n'avaient pas lu le livre, mais celui-ci les inquiétait, et ils pensaient que ce serait trop dangereux de l'avoir au sein de la prison ».

 

Stevenson a intenté un procès à l'institution, et mesuré au cours du temps à quel point ce sujet était toujours sensible, déplorant même le « déni » dans lequel son pays s'est enfoncé malgré les mouvements des droits successifs. 

 

L'Histoire des Afro-Américains dérange encore

 

Pouyr Stevenson, « d' autres pays qui ont tenté de se départir de très sérieuses atteintes aux droits de l'homme qui duraient depuis des années ont toujours reconnu qui fallait s'engager vers la vérité et la réconciliation (…). Nous n'avons jamais fait cela aux États-Unis. Nous avons eu des réformes qui ont été imposées aux populations sans leur consentement, et nous avons continué notre route ». Il craint que l'histoire de la ségrégation ne vienne à être minimisée.

 

Le journaliste Leonard Pitts Jr., du Miami Herald, estime que ce déni est déjà en marche : l'ancien gouverneur du Mississippi Haley Harbour avait déclaré en 2010 que l'intégration avait été « une plaisante expérience » dans son État.

 

Le fait est que le, rappelle Pitts, le Mississippi a commis a cette période de nombreuses exactions, à commencer par l'émeute de 1962, opposant les ségrégationnistes à James H. Meredith, premier étudiant afro-américain à intégrer l'Université du Mississippi. Le gouverneur de l'époque s'y était opposé, bien que Meredith ait été accompagné des US Marshalls. L'engagement de l'État fédéral contre le Mississippi dans cette affaire avait alors entraîné une violente émeute, faisant deux morts et de nombreux blessés. Donc, une intégration paisible.

 

L'opinion de Pitts est que « la seule arme contre de tels mensonges est d'apprendre la vérité et la dire, la crier à la face du mensonge, de l'équivoque et du déni ». Lutter contre le déni se fera avant tout en combattant la frilosité envers certains sujets. La réaction de l'administration pénitentiaire n'est qu'une forme de censure insidieuse, qui va à l'encontre d'une éventuelle réconciliation d'un peuple avec son histoire. Les premiers esclaves africains, rappelons-le, sont arrivés en même temps que les premiers colons européens. L'histoire des uns est donc intimement liée aux autres.

 

Si l'on en croit Toni Morrison, auteure du célèbre Beloved (paru en France en 1989) : « Je ne dis pas que le racisme est mort, dans ce pays. Loin de là. Il est toujours le mot d'ordre d'une minorité vivace, mais nous avons indéniablement passé un cap ». Reste à savoir si la lutte engagée il y a des années portera ses fruits.

 

Une autre auteure américaine, Sapphire (voir notre actualitté), dénonce quant à elle le racisme dont elle est toujours victime, dans son pays, sous la présidence d'Obama, où des librairies sont capables de tenir un rayon « littérature afro-américaine ».