L'expressio de la semaine : Une madeleine de Proust

Expressio - 10.05.2013

Patrimoine et éducation - Patrimoine - expression française - explication - histoire


Chaque semaine, le site Expressio propose de faire découvrir sur ActuaLitté une expression de la langue française, pour explorer les petites perles de notre langage, et en comprendre les évolutions. Aujourd'hui, petite dose de nostalgie, et plongée dans le temps jadis, avec une expression bien de circonstances : Une madeleine de Proust...

  

 

 

Signification
Un micro-évènement qui fait ressurgir des souvenirs de jeunesse
Un acte mineur porteur d'une forte charge émotionnelle

Origine

Proust n'avait pas spécialement la réputation de faire de bons petits gâteaux et pourtant, la madeleine de Proust est bien plus célèbre que la madeleine de Commercy.Et il n'y a pas non plus de lien avec une nounou, amie, maîtresse ou épouse de l'auteur qui se serait appelée Madeleine.

Cette expression fait allusion à ces petits actes, petits évènements, odeurs, sensations qui, brutalement, font ressurgir des tréfonds de notre mémoire de lointains souvenirs, souvent chargés d'émotion.

 

Et si on les affuble de l'appellation madeleine de Proust, c'est parce que, dans "Du côté de chez Swann", le premier tome de "À la recherche du temps perdu", l'auteur évoque une telle remontée de souvenirs.

 

Alors que, pour le réchauffer, sa mère lui fait boire du thé et manger une madeleine, le goût de celle-ci trempée dans le thé, provoque en lui une sensation intense qui, après une remise en ordre de ses souvenirs, le fera remonter à une époque ancienne où, lorsqu'il vivait à Combray, sa tante Léonie lui faisait goûter un morceau de madeleine trempé dans son infusion.

 

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Si Victor Hugo avait évoqué avec autant d'intensité le baba au rhum, Voltaire le clafoutis ou Molière le pet de nonne, peut-être n'aurait-on pas fait attention à la madeleine de Marcel ? Mais je ne suis pas certain que "le pet de nonne de Molière" se serait aussi bien incrusté dans le langage.


Exemple
« La même petite ritournelle, la même disposition du plateau avec au centre un petit micro et sur la droite un artiste bienveillant assis à côté d'une montagne de cadeaux. Dans la salle, des parents qui savourent cette véritable madeleine de Proust, malgré les fausses notes en cascade des apprentis chanteurs... Ce week-end, les habitants de Rueil-Malmaison ont pu assister à la renaissance de "l'École des fans", émission culte animée par Jacques Martin, diffusée sur France 2 entre 1976 et 1998. »
Le Parisien - Article du 7 septembre 2009

« Et la vanille est de loin l'arôme le plus en vogue au niveau mondial, mis à toutes les sauces dans les confiseries, shampoings et même parfums. A cela une raison, l'effet "madeleine de Proust", selon Olivier Maubert, directeur du marketing du spécialiste français des arômes alimentaires Robertet : "La vanille est tellement utilisée dans les produits pour enfants que son odeur rappelle aux adultes les moments les plus sécurisants de leur jeunesse." »
Libération - Article du 16 mai 2002

 

Et puis, il faut aussi en revenir à l'original, ce cher Marcel :

 

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, je me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essencen'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.