L'expression de la semaine : Aller sur la haquenée des cordeliers

Expressio - 24.01.2014

Patrimoine et éducation - Patrimoine - expression française - patrimoine - linguistique


Chaque semaine, ActuaLitté vous propose de retrouver, en partenariat avec Expressio, une des petites merveilles imagées dont la langue française recèle. En ce début d'année, il est de coutume d'entendre les uns et les autres prétendre qu'ils prennent leur bâton de pèlerin, pour entamer un nouveau chemin. Eh bien, en attendant les sentiers de Compostelle, voyons comment Aller sur la haquenée des cordeliers.

 

 

Signification

Se déplacer à pied, un bâton à la main.

 

 

Origine

Voilà une expression quelque peu tombée en désuétude dont les différents mots nécessitent individuellement une explication qui ne suffira probablement pas à faire naturellement comprendre leur usage ici combiné.

 

La haquenée, d'abord. C'est au XIVe siècle que le mot apparaît, désignant, selon le Robert « un cheval ou jument de taille moyenne, d'allure douce, allant l'amble, que montaient les dames ». Autrement dit, c'est un canasson. Au figuré, le mot a ensuite désigné celle qu'on désigne aujourd'hui péjorativement par le terme jument, à savoir une femme grande, forte et peu attirante.

Ceci précisé, il semble pour l'instant assez difficile de faire un lien quelconque avec la signification notre expression.

 

Alors pour essayer d'avancer, nous allons passer au cordelier. Ceux qui sont férus d'histoire, et de la révolution française en particulier, se rappelleront le Club des Cordeliers auquel appartenaient Danton et Marat. Les Lyonnais penseront bien sûr immédiatement à leur place des Cordeliers, située entre la Saône et le Rhône, à proximité du pied de la Croix-Rousse.

 

Mais s'ils s'appelaient ainsi, c'est parce que leurs réunions avaient lieu dans l'ancien réfectoire du couvent des Cordeliers, ces derniers étant des moines ou religieuses franciscains, ordre fondé par saint François d'Assise, appelés ainsi en raison de la corde (ou cordelière) à trois nœuds qu'ils portaient autour de leur taille.

 

Voilà qui, en apparence, ne nous avance pas beaucoup plus. Mais nous avons les briques ; il ne nous reste plus qu'à y mettre un peu de mortier pour les faire tenir ensemble.

 

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Il se trouve que les Franciscains, ordre de moines mendiants, lorsqu'ils se déplaçaient, le faisaient à pied en s'aidant d'un bâton, moyen pratique de limiter les gamelles et d'aider à un bon équilibre dans des passages difficiles. Ils n'étaient certes pas les seuls à procéder ainsi, mais il se trouve qu'en Espagne, ainsi que nous l'explique en 1650 Gilles Ménage dans son Les origines de la langue françoise, cela a valu à leur bâton l'appellation ironique de caballo de San Francisco ou, en bon français, « cheval de saint François ». En effet, puisque les Franciscains se déplaçaient à pied et non à cheval, c'est leur bâton qui, aux yeux des observateurs plus ou moins moqueurs, faisait office de monture.

 

Vous avez maintenant compris quel est le mortier : dans l'appellation française des mêmes religieux se déplaçant pedibus cum jambis, le cheval a été remplacé par la haquenée, et saint François par ses cordeliers eux-mêmes. Le bâton ainsi nommé « la haquenée des cordeliers » est donc devenu plus généralement le moyen de locomotion sur lequel se déplacent ceux qui vont pédestrement un bâton à la main.

 

 

Exemple

« Ou s'en alla-t-il à pied, comme on disait alors, sur la haquenée des cordeliers ? Joie et enseignement de la route ! L'homme qui avance de son pas souple de montagnard, le bâton à la main, contemple les méandres des ruisseaux, les humbles prés émaillés de petites fleurs, les grands arbres, les frontons des cathédrales. »

André de Hevesy - Pèlerinage avec Léonard de Vinci - 1939