L’histoire du livre, une discipline « transnationale »

Sophie Kloetzli - 19.07.2016

Patrimoine et éducation - A l'international - Congrès SHARP BNF - Histoire du livre - Recherche


Lors de la 24e édition du congrès annuel SHARP, de nombreux colloques se sont tenus autour du thème « Les langues du livre ». L’un d’eux, présidé par Jean-Yves Mollier (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Martyn Lyons (University of New South Wales en Australie) et Susan Pickford (Université Paris-Sorbonne), dresse un état des lieux de la recherche sur le monde du livre dans différents pays, de l'Amérique du Sud à l'Europe de l'Est et à l'Asie.

 

Old books

Photo d'illustration (Sandrine Néel / CC BY-ND 2.0)

 

Les obstacles aux recherches

 

Les intervenants sont des chercheurs – doctorants et professeurs – d’origines variées, de l’Amérique latine au Vietnam et à l’Europe de l’est. Malgré cette apparente diversité, Jean-Yves Mollier ne peut que constater le caractère assez commun de la plupart des interventions. 

 

Un certain nombre de pays a connu des situations coloniales ou plus généralement, comme dans le monde communiste depuis 1917, des situations dans lesquelles une influence externe est venue jouer dans des tensions internes. « Pour les pays de l’ère post-communiste, la tentation nationaliste, parfois ultranationaliste, est tellement grande que l’envie de gommer tout ce qui avait pu être culturellement apporté par l’ancienne puissance soviétique est un véritable problème. »

 

Dans certains pays, la présence des colonisateurs a durablement marqué et complexifié la recherche dans ce domaine. Au Vietnam, il faut être capable de maîtriser le chinois mandarin, tant celui d’aujourd’hui que d’hier, le vietnamien en caractères anciens et modernes, le français et naturellement l’anglais. L’occupation française dans le Sud-Vietnam dès le XIXe siècle a bouleversé les pratiques de lecture et l’éducation des Vietnamiens, tout comme la présence américaine dès les années 50. 

 

« Le transnational et le transculturel l’emportent, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas creuser la dimension strictement nationale », conclut Jean-Yves Mollier. En effet, le développement du livre et des librairies est étroitement lié à celui de l’autonomie des pays concernés, remarque Martyn Lyons, en s’appuyant sur le projet de digitalisation de l’héritage national en Croatie. 

 

Qu’est-ce que l’histoire du livre ?

 

Martyn Lyons, professeur australien, constate également de grandes disparités quant aux différentes approches de l’histoire du livre. En Europe de l’Est, les chercheurs parlent volontiers de « book science » (science du livre), une appellation beaucoup plus rare dans la partie occidentale du continent. Il déplore également le manque d’attention porté sur la réception des textes. 

 

Roger Chartier, célèbre historien du livre, concède qu’il y a « l’intention de construire un domaine de recherche délimité, circonscrit, comme étant celui de l’histoire du livre. Quelques fois, cela peut avoir un effet de faire oublier certaines traditions intellectuelles, qui sont peut-être un peu effacées, mais qui néanmoins ont défini les approches. » 

 

Il semble difficile en effet de définir une discipline aussi éclectique que l’histoire du livre, qui regroupe aussi bien la sociologie, la linguistique, l’anthropologie, que la littérature ou encore l’histoire. « Le risque est d’identifier l’histoire du livre avec certains des éléments qui lui sont constitutifs, mais qui pour moi, ne la définissent pas, c’est-à-dire des éléments qui relèveraient des book studies ou de la bibliographie », explique Roger Chartier.

 

Lire aussi notre entretien : « Histoire du livre : le numérique aura “plus de conséquences que l'impression” »​

 

Transdisciplinarité

 

« L’histoire du livre est un merveilleux territoire qui n’appartient à personne, à aucune discipline. On ne peut être qu’apatride dans l’histoire du livre, et c’est une excellente chose », conclut Jean-Yves Mollier. Chacun a son mot à dire – l’historien, le sociologue, le civilisationniste, etc. – ce qui rend « la volonté de maîtriser cette discipline extrêmement complexe »... D'où l'importance pour un historien d'être non seulement polyglotte, mais aussi transdisciplinaire.  

 

Le congrès SHARP 2016, qui porte sur les langues du livre, met en lumière « l’importance que les langages ont par rapport à la question du livre », souligne Jean-Yves Mollier. Le fait que tous les pays, toutes les cultures, ne pensent pas le livre de la même manière – qu’il soit valorisé ou dévalorisé, voire considéré comme dangereux – rend nécessaire la maîtrise de paramètres de type anthropologique.