Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

L'importance d'être lecteur (en prison) selon Wilde

Louis Mallié - 14.05.2014

Patrimoine et éducation - A l'international - Oscar Wilde - De Profundis - Prison


La lecture pour les prisonniers a encore de la valeur au Royaume-Uni : une édition de l'Importance d'être constant dédicacée de la main d'Oscar Wilde à l'intention du chef de la prison sera vendue aux enchères le 18 juin par la société Bonham. D'après The Guardian, l'auteur y rendait hommage au directeur pour l' «immense et noble bonté » dont il avait fait preuve en lui permettant de posséder de quoi lire et écrire dans sa cellule… 

 

 

 

 

Comme on peut le deviner, la prison fut un revers énorme la vie de l'auteur : incarcéré en 1895, il sort en 1897, et meurt dans la misère trois ans plus tard, exilé à Paris. À l'image de sa vie, son oeuvre a été profondément marquée par son séjour au bagne : il tire de son expérience deux pièces majeures de son oeuvre, La Ballade de la geôle Reading, et la célèbre lettre à son ancien compagnon (en partie responsable de son incarcération) Lord Alfred Douglas, intitulée De Profundis. 

 

Les premiers mois de prison de Wilde furent les plus durs : le gouverneur de la prison de Reading Henry Isaacson, un homme dont Wilde dit qu'il a « l'âme d'un rat », applique à la lettre le règlement… qui interdit de lire. C'est durant la période où il dirige la prison que Wilde craint de perdre la raison dans « l'effrayant système d'isolement cellulaire », dépossédé de papier, d'encre et de livres qu'il disait « si vital pour la préservation de l'équilibre mental. »

 

Et d'ajouter dans une lettre que « toutes les privations de la vie moderne en prison sont atroces... mais elles ne sont rien comparé à privation totale de littérature pour ceux dont elle était auparavant primordiale - une façon de s'accomplir par laquelle l'intellect se sentirait vivant. » Voilà qui semble tout droit sorti de la bouche de quelques militants anglais actuels pour le droit des prisonniers à recevoir des livres...

 

Car pour Wilde, le salut vint avec le nouveau gouverneur, James Nelson qui remplace Henry Isaacson qui lui donna rapidement accès aux livres et a du matériel d'écriture. On raconte que celui-ci se serait présenté en ces mots à l'écrivain : « le Ministère de l'Intérieur vous autorise à avoir des livres. Peut-être voudriez-vous lire celui-ci. Je viens moi-même tout juste de le lire. » Nelson n'hésita pas à faire quelques entorses à la loi en faveur de l'écrivain, l'autorisant notamment à conserver ses manuscrits le soir afin garder le fil de son travail. 

 

En retour, l'auteur a décrit le gouverneur de la prison comme « l'homme le plus proche du Christ que j'ai jamais rencontré », et lui a donc offert ce fameux exemplaire n°13 d'une édition limitée à seulement 100 ouvrages, dans lequel il lui rend hommage : « Au gouverneur Nelson : de la part de l'auteur. Faible marque de ma reconnaissance pour une noble et immense bonté. Février, 99 ». 

 

« La dédicace est un rappel poignant de la grande souffrance de Wilde en prison, ainsi que l'énorme changement qu'ont constitué les actes du gouverneur Nelson pour son moral et sa santé » a déclaré le chef du département livre de Bonhams, Mattew Haley. « Sans lui, il n'y aurait pas eu De Profundis» La longue lettre a effectivement été composée lors de son incarcération.

 

À l'heure où le Ministère de la Justice et son secrétaire d'État, Chris Grayling entendent bien maintenir leur interdiction d'envoyer des livres aux prisonniers cette vente rappelle, par la voix d'un auteur devenu classique l'importance de la lecture pour les détenus.Et nul doute que Wilde se serait rangé du côté de la Howard League for Penal Reform qui milite pour un amendement.