L'incroyable épopée de la publication de l'Ulysse de Joyce

Louis Mallié - 26.06.2014

Patrimoine et éducation - A l'international - Ulysses - Joyce - Random House


On connaît les nombreux obstacles que la plupart des livres rencontrent avant leurs publications. On peut par exemple citer les éternelles corrections des épreuves de Balzac, qui semble d'ailleurs détenir tous les records... Pour autant le vingtième siècle semble lui avoir trouvé un concurrent de taille en James Joyce, au moment d'Ulysse. C'est cette épopée que retrace The Most Dangerous Book, « The Battle for James Joyce's Ulysses », de Kevin Birmingham, professeur de littérature à l'universite de Harvard.

 

 

 

 

C'est un livre dont la genèse constitue en elle-même un roman. Confronté à de nombreuses interdictions avant et après sa publication, le livre ne s'est longtemps trouvé qu'en France où sur le marché noir... Parmi de nombreuses anecdotes, l'ouvrage de Kevin Birmingham révèle qu'à l'origine, les premiers des défenseurs du roman furent des femmes : Sylvia Beach de la librairie Shakespeare and Company, l'éditrice Margaret Anderson, ou encore Jane Heap, journaliste au magazine américain Little Review. Bien que sachant que l'œuvre déclencherait probablement une vaste controverse, elles étaient bien déterminées à la soutenir jusqu'au bout, ainsi que le rapporte le New York Times  

En lisant la prose de Joyce, Anderson dit à Heap : « C'est le plus beau livre que nous n'aurons jamais. Nous le publierons, même si ce doit être la dernirère chose que nous ferons de notre vie. »

 

D'autres héros et protecteurs du « work in progress » sont également à noter : tel le poète américain Ezra Pound, mort à Venise en 1972, qui a longtemps démarché pour obtenir les fonds nécessaires à Joyce afin d'achever son œuvre, (l'anecdote est notamment rapportée par Hemingway dans Paris est une fête). Et un détail amusant : expliquant à Joyce qu'aucun éditeur anglais n'accepterait ses poèmes, il aurait déclaré : « Il n'y a pas un seul éditeur que je ne passerais pas au grill sans joie, et pas un seul qui en ferait de même pour moi avec autant d'entrain. » 

 

Par ailleurs, Kevin Brimingham rappelle également que les difficultés de publications vinrent largement de Joyce lui-même... Beach, premier éditeur de l'ouvrage en 1922 avait en effet été contraint d'accepter les corrections de Joyce, après la composition de l'ouvrage, alors prêt à l'impression... de quoi susciter tout éditeur en général le désir de passer son auteur au gril, pour reprendre la terminologie d'Ezra Pound…  En outre, les contrats entre auteurs éditeurs définissent souvent un nombre de correction défini. Passé cette limite, elles se font alors aux frais de l'auteur… ce qui ne manqua naturellement pas d'arriver à Joyce !

 

Le livre avait également su trouver un porte-parole et défenseur en Bennet Cerf, de l'influente maison américaine Random House. Celui-ci a d'ailleurs été à l'origine d'une des intrigues les plus romanesques autour de la publication de l'ouvrage aux États-Unis. Craignant que le livre ne puisse être publié sans essuyer des plaintes pour obscénité, il avait eu l'idée, à l'aide d'une habile mise en scène, de devancer les éventuels procès et de vérifier la légalité de l'ouvrage. Avant même que le travail de publication ne commence réellement, Ulysse avait ainsi été porté sous les yeux d'un juge... Sa valeur littéraire avait était reconnue, et sa publication autorisée, avec le succès qui s'ensuivit…

 

Dans ses mémoire, At Random, Bennet Cerf relate la rencontre avec Joyce. Ignorant si l'œuvre serait jugée en conformité avec la loi américaine, il avait proposé 1500 $ à Joyce en attendant. « Et si le livre est légal, ce sera une avance en échange d'un contrat à 15 %. Si vous perdez le procès, vous gardez les 1500. »

 

Ravi par l'idée (1500 $ représentant bien plus autrefois qu'aujourd'hui...), Joyce aurait alors répondu : « Je ne pense pas que vous gagnerez. Et vous ne reverrez pas vos 1500 $. » Et pour une fois, Joyce se trompait.