L'institut culturel de Google privé de la caution morale de Filippetti

Nicolas Gary - 11.12.2013

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Aurélie Filippetti - institut culturel - Google


Quel est ce micmac autour de l'inauguration de l'institut culturel de Google, qui se déroulait hier soir à Paris ? L'intervention de la ministre de la Culture a fait du bruit, et certains observateurs notent que, pour une fois, c'est l'absence de la ministre qui est saluée par les acteurs des industries culturelles. Histoire de sables mouvants, sur fond d'exception culturelle. 

 

 

 Googleplex_3 Bertrand delanoe

Bertrand Delanoë et Eric Schmidt, inauguration du Googleplex en décembre 2011

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Officiellement, le cabinet de la ministre Aurélie Filipetti a expliqué à l'AFP que l'annulation de la visite intervenait « pour ne pas servir de caution » à la société américaine. Et d'ajouter : « Malgré la qualité du projet de l'Institut culturel de Google, la ministre ne souhaite pas servir de caution. Nous n'avons pas assez d'assurances à ce stade sur un certain nombre de sujets. » Mais qu'est-ce dont que ce Lab ?

 

Officiellement, l'institut culture est un outil de découverte d'oeuvres :  

Découvrez des expositions et des collections présentées dans des musées et des archives du monde entier. Examinez des trésors culturels dans le moindre détail, qu'il s'agisse d'œuvres méconnues ou célèbres.

Google s'est associé à des centaines de musées, d'institutions culturelles et d'archives pour héberger en ligne des trésors culturels du monde entier.

Grâce à une équipe dédiée d'ingénieurs, nous mettons au point des outils qui permettent aux acteurs du secteur culturel d'afficher en ligne les divers héritages culturels et de les rendre ainsi accessibles à tous.

L'Institut culturel de Google vous permet d'avoir accès à des œuvres d'art, des monuments et des sites du patrimoine mondial, ainsi qu'à des expositions numériques qui vous en apprendront plus sur les archives d'institutions culturelles du monde entier.

Autrement dit, on y retrouve des oeuvres présentes dans différents musées, des bâtiments du patrimoine mondial, à découvrir en 3D, ou encore des expositions d'archives. Tout ce qu'il faut pour montrer patte blanche et donner envie aux internautes de consacrer un peu plus de temps à la culture et un peu moins à Angry Birds... 

 

NI une galerie, ni réellement un musée virtuel, Laurent Gaveau, son directeur assure : « Ce sera avant tout un espace de travail pour la recherche et une invitation aux acteurs culturels afin de découvrir les solutions permises par les nouvelles technologies. » Autrement dit, favoriser, au travers des technologies les plus en pointe, échanges, débats tout en invitant à la recherche et au développement. Rien que du très louable, mais pas suffisamment rassurant pour la ministre de la Culture. 

 

 


 

 

D'autant plus que le Lab est prévu de longue date, et son implantation dans la capitale parisienne découle de négociations financières importantes - notamment l'acquisition par la société de l'hôtel particulier situé dans le IXe arrondissement, pour un montant de 100 millions €, avec un plan de soutien aux start-ups. En décembre 2011, Bertrand Delanoë était vu en train d'inaugurer les lieux en présence d'Eric Schmidt, directeur exécutif de Google. 

 

À l'époque, Jean-Marc Tassetto, directeur général de Google France, garantissait que l'établissement aurait aussi pour vocation de créer de « nouveaux partenariats, avec le monde de la culture, développer nos relations avec les entrepreneurs du Web et les PME, toujours mieux répondre aux attentes des utilisateurs français en termes d'innovations technologiques et de services ».

 

"Google n'est pas un ennemi de la France et des entreprises françaises. C'est un acteur majeur de la transformation numérique de la France, qui apporte de nouveaux services et de nouveaux débouchés."

Fleur Pellerin

 

 

Mais alors, quel est le problème pour Aurélie Filipetti ? Eh bien plusieurs points sont mis en avant : fiscalité, protection des données personnelles, l'équilibre des contrats passés entre le géant et les établissements culturels, mais également la préservation de la diversité culturelle ou encore celle du droit d'auteur. Et comme la ministre de la Culture a décidé de ne pas se rendre à l'inauguration, c'est la ministre déléguée aux questions numériques, Fleur Pellerin, qui a été dépêchée en urgence : « Google n'est pas un ennemi de la France et des entreprises françaises. C'est un acteur majeur de la transformation numérique de la France, qui apporte de nouveaux services et de nouveaux débouchés », a-t-elle déclaré. 

 

Selon elle, il n'est cependant pas question de renoncer aux valeurs du pays, « à notre idée d'une société plus juste, plus ouverte et plus égalitaire [...] Google, comme les grands acteurs de l'internet, doit respecter strictement les lois de notre pays ». 

 

C'est que, depuis l'automne numérique, et les différentes initiatives du ministère de la Culture portant sur le domaine public, le mash-up et autres nouvelles formes de création, le ministère de la Culture revendique une action forte en faveur des oeuvres, de leur promotion - mais la position avancée pour justifier de l'absence hier soir est encore loin d'être claire. Surtout que ce désistement de dernière minute passe mal : dans l'agenda officiel, la visite était bel et bien programmée. 

 

Et les responsables de Google le confirment : « On ne comprend pas. Ses équipes étaient en repérage, il y a quelques jours. » Nick Leeder, directeur général de Google France insiste : « Nous sommes surpris de la décision personnelle de la ministre de la Culture de ne pas venir aujourd'hui. Cependant, ce soir, nous célébrons le travail accompli avec près de 400 partenaires du monde entier, dont de nombreuses institutions françaises. Nous sommes très fiers de l'ouverture de l'institut culturel qui constitue un investissement significatif en France pour la démocratisation de l'accès à la culture. »

 

Et après avoir missionné Fleur Pellerin en dernière minute, il n'y a manifestement pas que du côté de la firme américaine que l'on s'étonne de ce faux-bond. Dans l'entourage du premier ministre, on assure ne pas vouloir boycotter l'événement, et selon toute vraisemblance, c'est le matin même qu'Aurélie Filippetti aurait annoncé son intention de ne pas se rendre au Lab. Selon ses collaborateurs, « elle ne s'était pas engagée formellement ». De quoi tout justifier, en effet...

 

Dans le même temps, l'ARP et la société de gestion des droits de propriété intellectuelle des artistes-interprètes, l'Adami, ont salué une décision juste de la ministre. Bientôt, certains appelleront cela du courage, voire de la résistance. En effet, l'Adami évoque une « décision courageuse », nous y sommes donc. Pourtant, un proche du dossier confirme que « le fait de se rendre chez Google n'aurait pas forcément équivalu à un blanc-seing, [car] elle aurait pu profiter de sa présence pour réaffirmer ses positions ». Alors, voilà que Jean-Marc Ayrault, selon le Figaro, aurait été contraint de temporiser.

 

Surtout que, dans la presse, on n'hésite pas à parler « d'affront », derrière lequel le gouvernement devra balayer. « Nous avons fait en sorte que le gouvernement soit dignement représenté à l'inauguration de ce nouvel équipement majeur pour la capitale », explique-t-on depuis Matignon, un brin piteux. Surtout, surtout, que l'on fasse oublier l'esprit du village gaulois, belliqueux et caractériel. Pourtant, l'impression d'avoir mis les pieds dans le plat est grande... 

 

 

Accord SNE - Google Book Fran ce

Signature de l'accord entre Google livres et le SNE

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Google avait pourtant montré patte blanche, depuis quelque temps : d'abord, l'accord avec le monde du livre, autour de la numérisation des oeuvres, en juin 2012. Le Syndicat national de l'édition parvenait à un accord, et finalement, on passait l'éponge sur la question. Il y eut, par la suite, l'accord avec la presse, sur la question du référencement des articles, et l'accord, cette fois signé avec le président de la République en personne. Un autre scandale, dont on n'a pas fini de découvrir les écueils. Avec le Lab, on avait l'impression que tout était fait dans les règles, du moins, dans le respect de la plupart d'entre elles.

 

 

On se demande en quoi la ministre servait de caution morale dans cette histoire, et finalement dans quelle mesure l'absence n'est pas plus préjudiciable que la présence - qui aurait en effet permis d'évoquer plusieurs sujets, directement. Dans les arcanes des cabinets, certains avouent se perdre un peu - et pas dans les 340 m2 du Lab de Google. Surtout en regard de l'absence de soutien autour de la ministre.