La BBC refuse d'ériger une statue en l'honneur de George Orwell

Clément Solym - 24.08.2012

Patrimoine et éducation - A l'international - George Orwell - Polémique - Monument


La BBC a finalement rejeté le projet d'ériger le monument face aux bureaux de la Broadcasting House. Les journalistes du géant britannique des médias avaient pourtant récolté 60.000 £ dans le but d'honorer l'écrivain qui fut membre de la maison pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon l'expression rapportée du directeur général Mark Thompson, le visionnaire serait jugé politiquement « trop à gauche » pour que ce projet aboutisse.

 

Comment ne pas se souvenir de l'auteur de 1984, quand on se trouve quotidiennement confronté à des visions orwelliennes : lorsque notre regard croise par hasard celui d'une caméra en marchant dans la rue, en patientant notre tour de passer à la caisse des magasins, ou encore en écoutant d'une oreille les redondants messages publicitaires.

 

Né Eric Arthur Blair, l'homme avait débuté sa carrière dans les rouages de l'administration coloniale de Birmanie, avant de devenir chroniqueur, critique littéraire et puis écrivain. Sa littérature et ses actes furent marqués par son activisme politique. Explorateur des bas-fonds de la société anglaise, militant communiste en Espagne, membre patriote de la Home Guard en 1940, envoyé spécial en France comme en Allemagne à la fin de la guerre, défenseur des libertés fondamentales... Il a écrit contre le totalitarisme, l'impérialisme, sans oublier les dérives propres aux démocraties.

 

En y repensant, il n'est peut-être pas si étonnant que la direction de la BBC ait refusé le monument. Orwell a démissionné de la rédaction en affirmant publiquement qu'il avait l'impression d'y perdre autant son temps que l'argent du contribuable. Il avait alors rejoint The Tribune, journal de la gauche travailliste.

 

La statue a été commandée par le George Orwell Memorial Trust, dirigé par l'ancien politicien travailliste Ben Whitaker. Joan Bakewell quant à elle a approché Thompson pour lui soumettre la proposition, essuyant un refus catégorique de la part du directeur général. C'est elle qui rapporte que le motif du refus concerne les orientations politiques de l'auteur.

 

Trouver une juste place

 

Le projet est chapeauté par un consortium de diffuseurs aidé par Lady Bakewell. Il a le soutien médiatique de personnalités parmi lesquelles : Rowan Atkinson, Melvyn Bragg, John Humphrys, James Naughtie ou encore le fils de l'écrivain, Richard Blair. La réalisation du moment a été confiée à Martin Jennings, le sculpteur du bronze de John Betjeman que l'on peut admirer à Saint Pancras.

 

Jennings a déclaré :  « Orwell a été un parangon du journalisme politique, l'exemple montrant comment les choses doivent être faites. J'ai réalisé qu'il manquait une statue de ce grand homme à Londres et j'ai cherché un endroit qui a de la résonnance. Tout se passait bien et puis il y a eu cet hiatus, si bien qu'il a été décidé que la statue trouvera sa place dans les environs, mais pas directement devant les bureaux de la BBC. »

 

Le projet est à présent en attente de la décision du conseil municipal de Westminster, afin de valider éventuellement Portland Place comme nouveau lieu d'accueil du monument. Un porte-parole de la BBC a expliqué : « Nous ne pouvons pas placer la statue devant la Broadcasting House. Il y a déjà une oeuvre d'art à l'image de Mark Pimlott sur le pavé, et la statue risquerait de lui faire de l'ombre. Nous travaillons néanmoins avec le conseil municipal de Westminster et les gens impliqués afin de trouver un emplacement adéquat dans les alentours. »

 

Lady Bakewell, qui déclare apprécier Mark Thompson et reconnaître la qualité de son travail à la BBC, affirme cependant : « Croyez moi, monsieur Thompson serait offensé par une statue d'Orwell. »

 

Si les orientations politiques de l'écrivain constituent le véritable motif du refus, ce ne serait pas la première fois que George Orwell ferait face à la censure de ses concitoyens britanniques. On se souvient notamment de sa préface de La Ferme des Animaux , et qui ne figure toujours pas dans la majeure partie des éditions du livre et qui disait : « Ce qu'il y a de plus inquiétant dans la censure des écrits en Angleterre, c'est qu'elle est pour une bonne part volontaire. ... Quiconque a vécu quelque temps dans un pays étranger a pu constater comment certaines informations, qui normalement auraient dû faire les gros titres, étaient ignorées par la presse anglaise, non à la suite d'une intervention du gouvernement, mais parce qu'il y avait eu un accord tacite pour considérer qu'il ne fallait pas  publier de tels faits. »

 

Le sculpteur quant à lui s'enthousiasme à l'idée de représenter George Orwell. Il décrit ce nouveau sujet comme un cadeau, et évoque : « un pantalon des années 1940 remontant à mi-poitrine, la cravate cachée dans la ceinture, et probablement un mégot de cigarette quelque part. »