La crise de l'édition universitaire américaine est avancée

Clément Solym - 23.10.2015

Patrimoine et éducation - A l'international - étudiants américains - manuels scolaires - industrie livre


Bien éloignés et protégés des contingences américaines, les étudiants français ne savent presque pas leur chance. L’industrie du livre, côté éducation, est l’un des pans les plus rentables au monde, sur le territoire nord-américain. Et ailleurs dans le monde, les subsides publics permettent d’assurer une trésorerie inédite dans le monde de la fiction. Les manuels scolaires, une vraie mine d’or...

 

Sofia University library

Sofia University library - Anastas Tarpanov, CC BY SA 2.0

 

 

Avec 14 milliards $ pour le seul territoire étatsunien, les cinq plus gros groupes éditoriaux représentent 85 % de la cagnotte. Et les manuels scolaires restent la source de revenus la plus considérable. Lucratif, le secteur repose sur le fait que 87 % du marché repose dans la vente et la location de manuels scolaires imprimés. L’adoption généralisée du format numérique est encore longue à venir, alors qu’on lui prophétisait des heures bien glorieuses.

 

Reste que, depuis 1978, le prix de vente des ouvrages universitaires a augmenté de 945 % – une inflation qui défie l’imaginaire : imaginons un peu une baguette vendue 10 €... Au cours de l’année 2015, une nouvelle étape a été franchie : le manuel scolaire vendu 400 $. Une exception ? Presque : une nouvelle flambée des prix, qui étrille les étudiants, pas nécessairement connus pour être fortunés. 

 

D’autant plus que les études, outre-Atlantique, coûtent cher. Il est souvent obligatoire de recourir à un emprunt que l’on remboursera plus tard, si la famille n’a pas les moyens d’assurer le financement de cette période. Et les bourses d’étude ne sont pas non plus légion. Chaque année, un étudiant va dépenser en moyenne 1200 $ de manuels et fournitures annexes. Une plaie. 

 

"Selon McKinsey & Co, au cours des dernières années, photocopies, piratage numérique et location auraient entraîné une perte de 5 à 10 % des ventes unitaires totales"

 

 

Bien entendu, les start-ups pullulent, mais la forteresse est encore difficile à prendre : Apple autant qu’Amazon, eux-mêmes, peinent à se faire une place sous ce soleil doucereux. Les éditeurs verrouillent toute approche, et pour les géants de la high-tech, la seule alternative est de proposer des solutions pour que les auteurs constituent leur propre manuel scolaire. Kindle Textbook Creator est la dernière innovation chez Amazon, Apple ayant posé les jalons de cette offre depuis bien longtemps. 

 

Nul ne conteste que la réalisation d’un manuel universitaire puisse représenter un coût financier important. Ce qui leur vaut régulièrement d’être accusé d’abus de position dominante, et de se conforter dans leur monopole de fait. L’imprimé, c’est la distribution, c’est la rentabilité, et pas question de céder aux sirènes numériques. Ce qui explique d’ailleurs que les étudiants adoptent une attitude similaire : si le numérique ne pénètre que peu les salles de classe, c’est avant tout parce qu’il ne se revend pas. L’approche mercantile que peut manifester l’industrie du manuel se répercute sur les étudiants : pour absorber le coût de leurs achats de livres, ces derniers sont contraints de revendre l’année suivante, en espérant ne pas faire de trop mauvaises affaires. 

 

Chose impossible avec un ouvrage dématérialisé. Or, trop chèrement vendus, ces derniers sont donc cantonnés et nul doute que la situation ait été savamment bloquée. Avec pour conséquence que les enseignants reçoivent des étudiants de moins en moins bien préparés pour leurs cours. Ils n’achètent pas les livres, trop chers en papier comme en numérique. Une dépense que l’on s’épargne, certes, mais avec de réelles conséquences... sur les résultats aux examens. 

 

L’autre option est celle du téléchargement illégal : les vils pirates, qui refusent d’être pressurisés en achetant des livres aux coûts exorbitants. Mais peut-on réellement les condamner ipso facto ? La numérisation entraîne de nouvelles pratiques, de même que l’arrivée des photocopieuses avait déjà réduit les sources de revenus des éditeurs scolaires. Selon McKinsey & Co, au cours des dernières années, photocopies, piratage numérique et location auraient entraîné une perte de 5 à 10 % des ventes unitaires totales. 

 

White Collar, c. 1940 - Linocuts by Giacomo G. Patri

Thomas Shahan, CC BY 2.0

 

 

La location d’un livre coûte 37 $, et 20 % des étudiants y auraient recours. Plusieurs entreprises se sont lancées dans ce commerce, cherchant à pratiquer les tarifs les plus compétitifs pour séduire de nouveaux clients, chaque année un peu plus en demande solutions économique. Amazon se nourrit d’ailleurs abondamment de la frénésie qui pousse à rechercher des ouvrages d’occasion...

 

Industrie installée, donc, mais colosse dont les pieds s’argilisent un peu plus, d’année en année. Le devenir n’est pas incertain : les éditeurs publieront, les étudiants tenteront d’obtenir les manuels de la manière la plus appropriée, en regard de leur budget... Et les géants du web tenteront de conquérir un secteur où ils ont déjà, pour partie, su implanter leurs appareils de lecture. 

 

Open Educational Resource, structure basée à l’université de Rice, a annoncé qu’elle avait reçu 9,5 millions $ de dons et de subventions pour ses actions. Son objectif ? En qualité d’organisation à but non lucratif, elle publie des manuels personnalisables, pour les étudiants les plus passionnés et studieux. Qui peuvent ainsi composer leur propre manuel, regroupant les passages dont ils ont besoin. Disponibles en ligne, ou en impression à la demande, pour un coût minime, elle affirme avoir fait économiser 13 millions $ aux étudiants. Et elle a enregistré 650.000 téléchargements.

 

Une piste ?

 

(via Publishing Technologies)