La dernière lettre de Stefan Zweig : “Mon foyer spirituel, l'Europe, s'est effondré”

Antoine Oury - 09.08.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Stefan Zweig lettre - Stefan Zweig suicide - Stefan Zweig Bibliothèque nationale Israël


Le film Stefan Zweig, adieu l'Europe revient sur l'exil de l'écrivain viennois au Brésil, qui se terminera tragiquement par son suicide et celui de son épouse Charlotte Elisabeth Altmann à Petrópolis, au Brésil, le 23 février 1942. Dès 1933, il avait contacté la Bibliothèque nationale d'Israël pour qu'elle conserve ces archives, et l'établissement dispose notamment de la dernière lettre écrite par l'écrivain avant son suicide.

 

Stefan and Lotte Zweig (credit: Acervo CSZ)

Stefan Zweig et Charlotte Elisabeth Altmann (University of Salford Press Office, CC BY 2.0)

 

 

La Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il avait été enrôlé dans les services de propagande, avait déjà fait une forte impression sur Stefan Zweig : alors que le nombre de morts l'horrifie, il constate que d'autres intellectuels, y compris parmi ses proches, n'hésitent pas à entretenir le nationalisme à l'origine du conflit.

 

Jusqu'aux années 1930, l'écrivain rencontre le succès, aussi bien pour ses nouvelles que ses pièces de théâtre, et il enchaîne les traductions d'écrivains européens, notamment français, avec un plaisir non dissimulé.

 

Cette heureuse époque sera de courte durée : d'abord, Stefan Zweig rencontre des problèmes de couple avec son épouse Friderike Maria von Winternitz, qu'il a connu alors qu'il avait trente ans. Il va bientôt atteindre la cinquantaine, et sa cinquième décennie commence sous de mauvais augures avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir.

 

Après plusieurs autodafés visant notamment ses œuvres et une perquisition à son domicile, Zweig quitte l'Autriche en 1934. Il n'y reviendra jamais. Après un séjour à Londres où il rencontre Charlotte Elisabeth Altmann, qui deviendra bientôt sa compagne, il part avec elle pour le Brésil en 1940, qui l'avait séduit quelques années auparavant lors d'un court voyage.

 

Il écrit Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, sa réflexion personnelle sur ce qu'il estime être le déclin de l'Europe. Déjà angoissé par la puissance nazie, mais aussi par la santé fragile de Charlotte Elisabeth Altmann et sa propre vieillesse, il est terrassé en apprenant que les troupes alliées sont mises en difficulté par le Japon dans les Indes orientales (actuelle Asie du Sud et du Sud-Est).

 

Quelques jours plus tard, après avoir envoyé le manuscrit du Monde d'hier, Stefan Zweig se suicide avec son épouse. Il laisse une dernière lettre pour expliquer son geste, conservée par la Bibliothèque nationale d'Israël. Il y écrit notamment :

 

Chaque jour j'ai appris à aimer un peu plus ce pays [le Brésil, NdR], et je n'aurais voulu refaire ma vie dans aucun autre pays après que mon foyer linguistique ne cède et que mon foyer spirituel, l'Europe, ne s'effondre. 

 

Mais tout recommencer à 60 ans demande des pouvoirs spéciaux, et mon propre pouvoir a été épuisé après des années de vagabondage sans foyer. Je préfère donc mettre fin à ma vie au bon moment, debout, comme un homme dont les productions culturelles ont été son bonheur le plus pur et sa liberté personnelle — les deux choses les plus précieuses sur cette terre. 

 

Je salue tous mes amis : puissent-ils vivre pour voir l'aube après cette longue nuit. Moi-même, impatient, les précède.