Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La liberté d'expression s'arrête aux portes d'un campus américain

Nicolas Gary - 28.08.2014

Patrimoine et éducation - A l'international - enseignant fiction - carnage meurtres - crimes assassinats


Toute fiction n'est pas bonne à écrire. Un enseignant est désormais interdit d'accès de son établissement, pour avoir publié un ouvrage futuriste. Il se déroule en 2902, et raconte comment 947 personnes ont été tuées sur l'Ocean Park High School, « le plus grand massacre en école, de l'histoire de la nation », assure la présentation. Et de poser toutes les questions les plus désagréables possible...

 

 

 

The Insurrectionist n'avait pas vocation à attirer l'attention aussi tristement. Mais l'Amérique s'émeut rapidement : le shérif James Philipps, de Dorchester County, explique que Patrick McLaw n'a pas été mis en état d'arrestation, mais qu'une enquête est en cours. « Nous avons passé au peigne fin la classe de M. McLaw et toute l'école, avec des chiens, pour détecter la présence d'armes à feu. »

 

Car ce que les autorités redoutent, c'est que les livres ne soient une forme de prédiction, et que le professeur n'ait en projet de commettre un massacre à son tour. Les fusillades dans les écoles sont toujours des moments d'extrême douleur, et, ces dernières années, les campus américains n'ont pas vraiment été épargnés. Ainsi, les forces de police, par mesure de prudence, font plutôt de l'excès de zèle. 

 

Pour les parents, la question est maintenant de savoir si leur progéniture est en sécurité. Comble : cette enquête préliminaire n'a pour le moment rien donné, et fort heureusement, le professeur n'est accusé d'aucun crime. 

 

Outre le premier livre, un autre, paru en 2013, Lilith's Heir, est présenté comme une suite de The Insurrectionist, et semble poursuivre la même voie. Le responsable de l'établissement, jusqu'à ce que les policiers décident de fermer le cas, a préféré renvoyer le professeur, qui n'est pour l'heure plus autorisé à entrer sur le campus. 

 

Les livres avaient été publiés sous le pseudo Dr K.S. Voltaer, qui avait permis au professeur de jouir d'un peu d'anonymat, mais depuis que les ouvrages sont connus, ce sont les foudres qui tombent sur le professeur. Et le directeur du campus affirme avoir « immédiatement pris les mesures nécessaires », autrement dit, éloigner le prof de son établissement. 

 

Son domicile personnel a également été fouillé, sans que l'on ne trouve autre chose qu'un ordinateur, mais aucune arme. La police du comté s'assure, pour sa part, que tous les protocoles de sécurité sont bien respectés. La présomption d'innocence vient de prendre une vilaine rafale de plomb.

 

En France, on a envie de sourire. Mais s'imaginer que la liberté d'expression, sacro-sainte aux États-Unis, est à ce point aliénée, pour un texte de fiction, devient presque incroyable. En novembre 2011, les éditions Pétrelle publiaient un texte sensationnel, d'Éric Bénier-Bürckel, Un prof bien sous tout rapport. 

 

Le roman aurait glacé d'effroi les autorités américaines

 

Aujourd'hui ou demain, je peux mourir. Ce leitmotiv est celui du singulier professeur de philosophie Baptiste Bucadal, perdu en banlieue parisienne et ne cessant de vouloir se remplir de ce qui le vide : l'impossible désir d'exister pleinement. Assorti au slogan publicitaire qui le harcèle dans sa salle des profs, « nous allons vous faire aimer l'an 2000 », l'incertitude devient alors volonté de destruction d'autrui afin de se sentir vivant. Couteau, marteau, perceuse, cutter, Karcher et tronçonneuse permettent ainsi à cet « ange déchu » d'exterminer les adolescentes de ses classes, les femmes rencontrées au hasard, avec des emprunts à Psychose ou au Silence des agneaux. « J'appartiens la génération American Psycho, rien ne me choque, tout m'est égal, je ne crains aucune espèce d'autorité, le monde est en train de s'écrouler… »

 

Or, le protagoniste était un enseignant de philosophie, en lycée, tout comme son auteur...