La liseuse, "un meuble très parisien", pour "clientèle fortunée"

Nicolas Gary - 07.04.2014

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Nous avions évoqué cette découverte à l'occasion d'un petit billet daté du 1er avril : le musée Jacquemart-André propose en effet aux curieux de découvrir un modèle de liseuse. Le terme fait aujourd'hui sourire, dans son charme archaïque, alors qu'il est employé pour désigner les lecteurs ebook. Si la filiation peut sembler naturelle, Nicolas Sainte-Fare Garnot, conservateur du musée Jacquemart-André, revient avec nous sur les origines de ce petit meuble.

 

 

De Watteau à Fragonard, les Fêtes Galantes

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La Liseuse ne sera donc pas réduite au célèbre tableau de Jean-Honoré Fragonard, daté de 1770. Entre cette jeune fille en train de lire et les appareils à encre électronique contemporains, se retrouve un élément de mobilier qui fit son apparition au milieu du XVIIIe siècle. « C'est un meuble intéressant, qui permettait un enjambement pour que les personnes allongées, au lit, puissent poser un ouvrage, mais également rédiger des courriers. Dans celui que nous présentons au musée, on trouve un tiroir un espace pour une bouteille d'encre. »

 

La liseuse aurait principalement servi pour ceux qui appréciaient de faire la grasse matinée. « On peut même dire les oisifs, mais avec une certaine activité tout de même. » Ce meuble n'allait d'ailleurs jamais sans un petit secrétaire, ou une sorte de table de nuit, sur lequel il était posé. « Nelie Jacquemart l'a acheté en l'état, mais il venait coiffer un secrétaire où on le posait durant la journée. Son avantage de mobilité était limité, toutefois. » 

 

Apparue dans le courant du XVIIIe siècle, la liseuse disparaîtra au début du XIXe, impossible donc d'envisager un Balzac alité avec un pareil appareil. Cependant, les dictionnaires d'ébénisterie font état de nombreux modèles distincts - toujours destinés à une clientèle plutôt fortunée. « C'était certainement un meuble très parisien », note Nicolas Sainte-Fare Garnot. « On ne trouve pas d'exemples réalisés par des grands ébénistes pour des commandes princières ou royales. Cela restait un objet de travail et de lecture, qui répondait bien au mode de vie parisien. »

 

Et pour cause : la profusion de Salons ou de Cercles et le besoin de lecture, se retrouvait manifestement dans l'effervescence de la capitale. « La liseuse a également une connotation très féminine, renforcée par le fait qu'on le trouve, dans notre musée, dans la Chambre de Madame. D'ailleurs, les rencontres littéraires étaient principalement à l'initiative des femmes. La liseuse devenait un marqueur d'une certaine volonté de sociabilité, féminine, au travers des livres et de la lecture. »

 

 

De Watteau à Fragonard, les Fêtes Galantes

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Parmi les modèles que l'on peut retrouver, des meubles avec des marqueteries, représentant les décors les plus divers, mais également des ajouts de bronze. La décoration devient alors une préoccupation importante, avant que l'objet ne tombe en désuétude. À ce titre, Daniel Alcouffe, conservateur des Objets d'art du Musée du Louvre, jusqu'en 2004, aura su apporter un éclairage important. « Il a su rendre ses lettres de noblesse au mobilier, au sein du département qui lui avait été confié. J'étais moi-même perplexe, devant la liseuse, mais il avait su m'expliquer l'origine de ce mobilier. »

 

Alors, que penser de l'évolution sémantique, et de l'acception nouvelle telle que le Journal officiel l'a décidée le 4 avril 2012. La liseuse désigne en effet un « appareil portable doté d'un écran et destiné au stockage et à la lecture des livres numériques ou des périodiques ». Ou à défaut, l'expression livre électronique.

 

Pour Nicolas Sainte-Fare Garnot, cet élargissement du sens « peut s'entendre, dans une certaine mesure. Le meuble servait de support et d'appui pour la lecture, on peut leur accorder le même fonctionnement, dans l'esprit ». Bien entendu, la rédaction de courrier sera exclue, avec un lecteur ebook. « Dans la mesure où la liseuse électronique renvoie peut-être à une idée de la lecture, il est amusant d'observer ce glissement. »