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La peste et le poète : “Ô soins superflus, retraites inutiles”

Auteur invité - 13.04.2020

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La peste, cette maladie, cette fièvre, cette épidémie, qui comme la mort faucheuse vole dans l’air, de corps en corps. Ce « Mal », selon l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert, naît en « Asie », et « depuis deux mille ans » apparaît en Europe, par les « Sarrasins », les « Arabes », les « Maures » et les « Turcs », avant d’arriver en Europe.
 


La peste (détail), Arnold Böcklin
 
« Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron 
».
Les animaux malades de la peste (1678), Jean de La Fontaine.

Avant que le disciple de Louis Pasteur, Alexandre Yersin, ne découvre, à la fin du XIXe siècle, le bacille de la peste, la maladie hante les poètes depuis l’Antiquité. Dans le tableau de la peste à Athènes au Ve siècle avant JC que livre le poète Lucrèce dans son poème De natura rerum, le monde est face à l’apocalypse :
 
En un ciel inconnu notre ciel est changé.
Partout en un moment le virus propagé
Fond sur les eaux, s’abat sur les biens de la terre.

Étymologiquement, la peste est un « fléau », tel que le signifie le latin « pestis ». Bubonique, pneumonique, septicémique, la peste est le plus grand mal contre l’Humanité, pire que la guerre, la famine, un poison, qu’il faut « fuir comme la peste ». À toutes les époques, et sur tous les continents, les poètes s’exclament, comme Pierre Bernard aîné, en 1842, dans sa Poésie dédiée à Philippe Tanneur, peintre de marine :
 
 O ciel ! que vois-je ? Ô ciel ! ô peste épouvantable !
O désolation funèbre et lamentable ! 

Par les villes et les campagnes, la peste se répand à une vitesse folle, comme un rat d’église. Jean-Pierre Claris de Florian dresse un état des lieux, dans sa fable Les deux paysans et le nuage de 1792 :
 
Il ne restera rien ; le village en ruine,
Dans trois mois aura la famine,
Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.
La peste ! dit Guillot : doucement, calmez-vous.

Comme un nuage de grêle, le Mal ne connaît pas les frontières, au-delà des fleuves, des montagnes, des murs, d’est en ouest, du nord au sud. Face à l’épidémie, chaque ville a son poète, à l’œuvre : John Davies à Londres, Charles-Hubert Millevoye à Marseille, Anna Akhmatova à Moscou.

Sur le plan médical, les poètes tentent d’analyser ce « Mal », avec leurs armes. D’après François-Jean Willemain d’Abancourt, auteur du Siècle des Lumières, il est, dans son poème sur la Peste des hommes, la compagne de Tisiphone qui sort du gouffre des Enfers, afin de punir les Mortels pour leurs péchés :
 
Du fond des bois un monstre destructeur,
L’affreuse Peste, exerce son ravage :
Les animaux échappent à sa rage,
Et l’homme, hélas, épuise sa fureur.

Au Moyen-âge, Guillaume de Machaut décrit, à sa façon, l’atmosphère qui règne au Royaume de France, lors de la grande peste noire, avec son poème Jugement dou Roy de Navarre, dédié à Charles le Mauvais, roi de Navarre :
 
Car l’air qui estoit nés et purs
Fu ors et vils, noirs, et obscurs,
Lais et puans, troubles et pus,
Si qu’il devint tous corrompus. 

D’un point de vue symptomatique, Jean-Baptiste Ferrand, docteur en médecine, s’exprime, lors de l’épidémie de peste de 1636 à Paris, dans ces vers, traduits du latin :
 
De mesme quand la peste aux corps allumé,
Elle jette plus loing ses feux et sa fumée ;
Ses flammes en fureur, ses foudres excitez
Poussent leurs feux ardents sur les extrémitez.

À la Renaissance, Guillaume Bunel, également médecin-poète, livre des conseils de bon sens, dans son Traité de la Peste, pour un séjour en quarantaine, dans ses pénates :
 
Mélancolies faut fuir,
Joyeuse compagnie avoir,
En sa maison bon feu tenir,
Qui a de quoi à dire voir.
Aussi je vous fay assavoir
Qu’aux jours obscurs ne sortez hors.

À cent lieues des lazarets, des pestiférés, et des cadavres jetés à la fosse commune, il est encore possible de fuir la grande ville. Dans ses Souvenirs de 1720, lors de la grande peste de Marseille, le poète E.-C. Deiglun montre que la campagne n’apparaît plus comme un paradis, pour les fuyards :
 
Tandis que la cité pleure sa solitude,
Du peuple en la campagne erre la multitude :
Les uns s’établissaient au sommet des coteaux,
D’autres brûlant de soif sur le bord des ruisseaux ;
Mais, ô soins superflus, retraites inutiles !
La peste les frappait dans ces derniers asiles.

Face aux malheurs du monde, la poétesse Delphine de Girardin conte le destin de bonnes sœurs, des « Anges », qui partent de France, pour soigner des malades, dans son poème daté de 1822, Le dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Catherine dans la peste de Barcelonne.  

À la fin de l’horreur, elles contemplent le visage de la cité catalane, enfin serein :
 
Le calme reparaît, l’air redevient plus pur ;
Au bonheur de revivre un peuple s’abandonne.



Commentaires
Quelle peste, cette peste! Elle empeste même notre covid-19! Parlez d'autres choses, siouplé!!
Bravo pour la synthèse
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