La Sonate de Vinteuil : l'enchantement musical de Proust enfin résolu ?

Victor De Sepausy - 16.10.2017

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Camille Saint-Saëns serait inconsolable : alors qu’on lui accordait volontiers le tumulte d’émotions que ressentait Swann, dans la Recherche, le compositeur n’y serait pour rien. Marcel Proust avait en effet glissé dans ce roman une petite phrase musicale, n’évoquant qu’une sonate pour piano et violon. Un casse-tête, depuis des années, qui intrigue les fans de Proust. Et viendrait d’être résolu.



Un peu de Gabriel Pierné dans l'oeuvre de Proust ?
 

 

Dans À la recherche du temps perdu, Proust invente un compositeur qu’il nomme Vinteuil : quelques notes de sa musique parviennent à hanter Swann. Elle l’accompagnera d’ailleurs tout au long des romans, représentant une magie esthétique, plongeant dans une profonde introspection – le cœur même des romans proustiens.

 

Elle apparaît véritablement dans la deuxième partie de Du côté de chez Swann, et servira à faire éclore toute sa relation avec Odettte de Crécy. Chaque fois que la sonate revient, Swann est emporté, hors du temps – chose amusante, la première fois qu’il l’entend, il cherche à connaître le nom du compositeur, mais sans y parvenir. 

 

D’un rythme lent, elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, intelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et, d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois.

 

Jusqu’à lors, ce fameux Vinteuil s’était vu prêter un grand nombre d’inspirateurs : Camille Saint-Saëns en faisait partie, mais pas seulement. César Franck, Claude Debussy, Gabriel Fauré, Richard Wagner et encore le Belge Guillaume Lekeu ont tous été temporairement Vinteuil... Sans jamais convaincre. 

 

Violon, piano et sentiments
 

Les sœurs Milstein, Maria – violoniste – et Nathalia – pianiste –, ont pourtant établi une toute nouvelle théorie. Musiciennes depuis toujours, elles affirment avoir trouvé l’origine de la phrase musicale qui met Swann dans tous ses états : il s’agirait tout simplement de la Sonate pour violon et piano en ré mineur, l’Opus 36 de Gabriel Pierné. Une œuvre bien moins célèbre que toutes celles précédemment évoquées, mais les deux femmes semblent sûres d’elles. 

 

Voici donc ce qu’entendait Swann : 

 

 

 

Les deux sœurs, qui jouent régulièrement ensemble, estiment en effet que Pierné et sa sonate sont un parfait écho à ce que Proust écrit. Évoquant une petite phrase qui balaye et enveloppe Swann, s’appliquant à lui comme un parfum ou une caresse, les musiciennes russes n’ont pas de doutes. 

 

Vinteuil et Pierné partageraient-ils d’autres choses ? Dans le roman, le premier est un musicien provincial, peu ou pas reconnu à son époque, dont la fameuse sonate gagne pourtant les cœurs. Pierné, lui était organiste et pianiste, né à Metz, de parents musiciens – sa mère est pianiste et son père professeur de chant. Mais il s’installera à l’âge de 8 ans à Paris, du fait du traité de Francfort qui en 1871 donne la ville (et la Moselle) à l’empire allemand...

 

Peu de rapprochements sont en réalité possibles entre les deux compositeurs. Mais, reconnaît Maria Milstein, même si leur théorie sur l’origine de la sonate est solide, « Proust était un grand fan de musique et avait beaucoup d’influences ». Pierné pourrait n’être que l’une d’entre elles.

 

« On peut également entendre le Lohengrin de Wagner, dans la manière dont la musique est décrite, ou Beethoven âgé, tandis que d’autres entendaient Franck, et Fauré... Les potentiels sont multiples et il est probable qu’il se soit inspiré de plusieurs », ajoute-t-elle. Et surtout, ce thème, inlassablement, revient se mêler aux sentiments de Swann pour Odette, cherchant à imiter la nature insaisissable de l’amour lui-même. 

 

Et comme dans la petite phrase il cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre, quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son !

 

Il n’en demeure pas moins que cette sonate introduit dans les livres « une atmosphère de mystère ». Et Maria de conclure : « Proust était vraiment un génie, aussi, dans le livre, ce qui est fantastique, c’est d’avoir le sentiment de véritablement entendre la musique. » 

Et si l'on veut retrouver l'atmosphère musicale de Proust, et les differentes sonates qui peuvent prétendre avoir inspiré la célèbre pièce, les soeurs Milstein viennent d'enregistrer un nouvel album, La Sonate de Vinteuil, sur le label Mirare.

 

via Guardian