Le bibliothécaire qui sauva le trésor culturel de Tombouctou

Orianne Vialo - 22.04.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - patrimoine culturel Tombouctou - Abdel Kader Haidaran - préservation manuscrits anciens


Abdel Kader Haidara est un collectionneur de livres anciens au Mali. Il a joué un rôle primordial dans la préservation du patrimoine culturel de son pays lorsque la ville était sillonnée par les djihadistes qui cherchaient à prendre le contrôle ou à détruire les richesses du pays. Pendant près de huit mois, l’homme a grandement contribué à sauver le contenu des bibliothèques de Tombouctou en les mettant à l’abri des miliciens d’Al-Qaïda.

 

(photo d'illustration, Domaine public)

 

 

Pour les gardiens de l'héritage antique du Moyen-Orient et Afrique du Nord, la croissance des groupes extrémistes islamistes a posé un problème d’envergure, et un défi de taille. Depuis la victoire de l’État islamique lors de la troisième bataille de Mossoul de 2014, l’organisation a pillé mosquées, sanctuaires, églises, et autres sites sacrés de la région. Le groupe continue, aujourd'hui, de lancer des opérations de « nettoyage culturel » de Tikrit à Tripoli.

 

Un patrimoine culturel en danger

 

Cependant, quelques-uns, à l’image d’Abdel Kader Haidara, n’ont pas hésité à braver le danger pour préserver l’héritage culturel de leur ville.

 

Ce bibliothécaire de 51 ans a pris conscience de l’urgence de la situation — et de son futur rôle — lors de son retour d’un voyage d’affaires en avril 2012. À l’époque, il vient d'apprendre que l’armée malienne s'est effondrée et que près de 1000 combattants islamistes de l'une des filiales africaines d'Al-Qaïda, Al-Qaïda au Maghreb islamique, occupent maintenant sa ville. 

 

Face au nombre croissant de pillards, de coups de feu et de drapeaux noirs flottants sur les bâtiments du gouvernement, Abdel Kader Haidara craignait de plus en plus que les dizaines de bibliothèques de la ville ne soient pillées, et ne deviennent les cibles des groupes armés islamistes. 

 

Alors que les djihadistes menaçaient de s’en prendre au patrimoine culturel hébergé au Mali, le directeur de la bibliothèque privée Mama Haïdara, Abdel Kader Haidara, a décidé de mener une opération de sauvetage culturel en mettant des ouvrages de grande valeur en sécurité à Bamako.

 

Une opération de sauvetage culturel périlleuse orchestrée dans le plus grand secret

 

Il réunit alors ses collègues au bureau de l’association des bibliothèques de Tombouctou et leur annonce : « Je pense que nous devons prendre les manuscrits et de les disperser aux quatre coins de la ville, dans les maisons des gens. Il ne faut pas que les groupes djihadistes puissent les détruire. » 

 

Pour ce faire, Abdel Kader Haidara n’a pas hésité à utiliser une subvention de 12.000 $ qui lui avait été attribuée quelques mois plus tôt par le bureau de la Fondation Ford à Lagos, au Nigeria, pour qu’il puisse étudier l’anglais à Oxford de l’automne à l’hiver 2012 — avant de réutiliser les fonds, il a tout de même demandé à la fondation l’autorisation d’utiliser cette somme pour protéger des manuscrits centenaires des mains des occupants de Tombouctou.

 

En trois jours, la somme était disponible. Aidé de son neveu, d’archivistes, de secrétaires, de guides touristiques de la ville et d’une demi-douzaine de personnes de sa famille, l’homme s’est affairé à acheter métal et troncs de bois (entre 50 et 80 unités par jour) pour construire de quoi transporter les ouvrages vers leurs cachettes. 

 

Aidés par des centaines d’« emballeurs », de conducteurs et de coursiers, Abdel Kader Haidara et ses partenaires ont clandestinement évacué des milliers de manuscrits menacés par voies routières et fluviales. 16 de ces manuscrits anciens, rescapés de Tombouctou et figurant au Patrimoine mondial de l’UNESCO, ont d’ailleurs été exposés du 19 décembre 2014 au 22 février 2015 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar) lors de l’exposition Timbuktu Renaissance. Datés des XV et XVIe siècles, ils traitent, pour la plupart de l’histoire de l’Afrique, de sciences, mathématiques et chimie, de politique, de droit, de poésie ou encore d'astronomie. 

 

Des ressources débloquées pour la préservation d'un riche patrimoine 

 

Parallèlement aux mesures prises par Abdel Kader Haidara, les autorités maliennes craignaient que les rebelles ne s’en prennent à l’institut de hautes études de recherches islamiques Ahmed Baba, situé à Tombouctou — institut réunissant quelque 20.000 manuscrits particulièrement précieux, dont certains dataient du XIIIe siècle. C’est pourquoi, en 2012, les autorités maliennes ont décidé de numériser les manuscrits les plus précieux, et d’en transférer une bonne partie à Bamako, avec le soutien financier des régions de Rhône-Alpes et de Tombouctou. Malheureusement, à la suite d’un coup d’état en mars 2012, les opérations de numérisation des ouvrages restés dans la bibliothèque avaient du être suspendues.

 

Or, ce que redoutaient les autorités s’est produit, fin janvier 2013 : des miliciens islamistes ont incendié la bibliothèque ainsi que les milliers de manuscrits qu’elle contenait. 

 

À l’époque, contacté par l’agence Reuters, le maire de Tombouctou avait déclaré « Les rebelles ont mis le feu à l’institut Ahmed Baba créé récemment par les Sud-Africains ». L’ouvrage le plus ancien de cette collection datait de 1210. Cependant, selon le témoignage de Shamil Jeppie, directeur du projet de conservation des manuscrits de Tombouctou, « plus de 90 % » des précieux manuscrits ont été sauvés ». L’incendie du centre Ahmed Baba n’aurait occasionné “que” de faibles pertes.

 

Finalement, au moment où les troupes françaises ont envahi le nord du Mali en janvier 2013, les radicaux n'ont réussi à détruire que 4000 des 400.000 manuscrits anciens de Tombouctou. « Si nous n’avions pas agi, je suis presque certain à 100 % que beaucoup, beaucoup d'autres auraient été brûlés », déclarait le bibliothécaire dans une interview accordée à The Wall Street Journal.

 

(via The Wall Street Journal)