Fondé en février 1908, l’hebdomadaire de Vervins, dans l’Aisne, est le dernier journal d’Europe et peut-être du monde, à être imprimé au plomb. Et pendant ce temps, les organes de la presse dite moderne se cassent la figure. 

 

Jacques Piraux devant l’une des presses du Démocrate de l’Aisne © Sylvie Payet, 2018

 

 

Le 29 novembre dernier, Jacques Piraux, directeur de la publication du Démocrate de l’Aisne, à Vervins, dans l’Aisne, a reçu, dans les salons de l’Unesco, à Paris, devant quelque deux cents professionnels et personnalités de la presse (dont François Busnel et Éric Fottorino), le trophée « Coupdecœur » à la faveur d’une manifestation organisée par le salon La Presse au futur. Une surprise pour Jacques Piraux et son équipe ? C’est peu de le dire : « On nous dit que nous symbolisons l’authenticité » raconte le directeur.

« Le vendredi 25 novembre dernier, coup de téléphone : “Bonjour Monsieur, je suis président de la presse française. Est-ce que vous pouvez venir mercredi à l’Unesco car l’association vous a adressé le trophée coup de cœur de la presse 2017 ?” Je lui réponds : “Moi, je suis le pape Léon XIII.” Je raccroche. Ça sonne à nouveau. J’appelle le syndicat de la presse hebdomadaire de province, qui me confirme que le jury de la presse nous a décerné le trophée. » 

 

Aux origines du métier


L’authenticité ? Là encore, c’est peu de le dire. Le Démocrate de l’Aisne, fondé par Pascal Ceccaldi, dont le premier numéro a été publié le 4 février 1908, comme le rappelle l’ours à droite du titre, à la une de cet hebdomadaire pour le moins singulier, est le dernier journal au plomb d’Europe, et peut-être du monde. « Aux États-Unis, un journaliste faisait encore un petit journal avec une machine comme nous (tirage : 500 exemplaires) ; il a arrêté l’année dernière », poursuit Jacques Piraux. « À ma connaissance, on est donc le dernier journal au plomb au monde. Il existe des journaux qui sont plus vieux que nous, mais ils se sont transformés techniquement. » 

 

Quand on pénètre dans l’atelier du journal, situé au 2 de la rue Dusolon, à Vervins, de bonnes odeurs de papier tendre et d’encre fraîche vous sautent aux narines. Le claquement sec de la Linotype interpelle. Nous sommes dans l’antre d’un journal à l’ancienne. Pourtant, ce sont aussi des jeunes gens qui entretiennent la rotative et qui effleurent à peine les grosses touches du clavier de la Linotype.

Jusqu’ici, c’étaient des contrats aidés, formés à la perfection par Jacques Piraux et son équipe, jusqu’à ce que le gouvernement ne serre les vis du dispositif. « Ici, tous mes contrats aidés ont été formés ; la preuve c’est qu’on me les a piqués tellement ils étaient bons », fait-il remarquer. « Je suis leur formation, et je les garde quand ils ont terminé leurs contrats. C’est un véritable engagement. Donc, les politiques auraient pu faire une distinction. S’ils ne me rendent pas des contrats aidés, je serai mal. Il faut qu’ils m’en rendent au moins deux. » 
 

L’histoire du journal ? 1906. Les élections législatives sont prévues. Le sous-préfet corse de Vervins, Pascal Ceccaldi, un radical-socialiste et franc-maçon, grand ami de Joseph Caillaux, s’ennuie un peu dans la verte Thiérache. Il voudrait faire de la politique et, surtout, se retrouver plus souvent à Paris. Il entre donc en campagne. Pour ce faire, il lui faut un journal comme son opposant qui possède sur la place le sien : Le Libéral. 

 

Chien écrasé 


« Ceccaldi va donc créer Le Démocrate vervinois. Dans le premier numéro – en dehors de l’explication du pourquoi de sa candidature – il y a un article intitulé “Un drame pour Sarah Bernhardt”... » sourit Jacques Piraux. Un article de dix lignes. Sarah Bernhardt était à New York. Elle présentait son spectacle. Elle promenait son chien ; elle le confie à son majordome. Il le lâche ; il se fait écraser par le tramway. Elle a annulé tous ses spectacles. Et il y eut un enterrement au cimetière de la ville avec toutes les personnalités locales. J’ai l’habitude de dire que, dès le numéro 1 du Démocrate, il y avait la rubrique des chiens écrasés.

Ceci dit, son journal marche très fort. Il compose tout au plomb ; c’est Gutenberg ! Sauf cette machine qui est devant nous (la Voirin) sur laquelle on tire le journal. Tout le reste est fait par 14 personnes qui composent... Le Démocrate est tout de suite hebdomadaire. Pascal Ceccaldi se fait élire tout de suite député. Il sera même élu président du Conseil général de l’Aisne. Il exerce la profession d’avocat ; il est tout jeune : 26 ans. 
 

D’emblée, l’hebdomadaire connaît un succès fou. Il ouvre des bureaux à Chauny, Soissons et Saint-Quentin, tire à 20 000 exemplaires, et devient Le Démocrate de l’Aisne. Il tire sur six pages, en grand format, celui des quotidiens. Les Allemands envahissent le pays en 1914 ; ils emmènent tout le matériel d’impression, sauf la Voirin. Il faudra attendre 1919 pour que le journal redémarre.

Un an plus tôt, Pascal Ceccaldi a succombé à la grippe espagnole. Son frère Antoine reprend les commandes, rachète du matériel, et garde la même ligne éditoriale : très laïque, voire parfois, anticléricale. La raison du succès du Démocrate ? Il est dans l’air du temps avec les lois sur la laïcité. Il bénéficie aussi de la présence de grandes plumes parisiennes. Arrive la Deuxième Guerre mondiale. Il refuse de collaborer avec « nos bons amis d’Outre-Rhin » et se saborde.

Cela lui vaut, contrairement à la majorité des titres de la presse écrite française (qui avait cédé aux pressions de l’Occupant), de pouvoir reparaître sous son titre initial. Antoine Ceccaldi reste patron jusque dans les années 1950. Son fils lui succède. Petit à petit, la direction s’étiole ; les ventes aussi. « En 1987, le président du Tribunal de commerce appelle le député-maire de la ville, Jean-Pierre Balligand, car l’Ursaaf n’est plus payée », se souvient Jacques Piraux. « Jean-Pierre Balligand (qui m’a connu lorsque j’étais à L’Aisne nouvelle) me propose de transformer l’imprimerie du démocrate en une imprimerie moderne. Je lui réponds : “Sûrement pas !”. Toutes les imprimeries de labeur sont en train de fermer, car les gens commençaient à s’équiper d’ordinateurs. »
 

Un peu de fatigue, tout de même


Et de poursuivre : « En revanche, afin de sauver les emplois (c’est ce qui m’a préoccupé toute ma vie : sauver les emplois), je lui ai proposé de conserver ce patrimoine extraordinaire qu’est l’imprimerie et la presse. J’ai pris la direction en novembre 1988. Il y avait d’abord une société qui, rapidement, déposa le bilan. On racheta le titre, les murs, etc. aux Corses. Et on a fondé une association Les Amis du Démocrate afin, éventuellement, de demander des subventions. Mais avec mon souci d’indépendance, je n’ai jamais demandé une seule subvention, à part des contrats aidés. Depuis trente ans, on fonctionne ; on est encore là. J’ai 76 ans ; je commence à fatiguer. » 
 

Aujourd’hui, Le Démocrate de l’Aisne (vendu au prix de 0,60 euro au numéro, et 26 euros l’abonnement d’un an) tire à 1 200 exemplaires, dont 990 par abonnement (dont certains à l’étranger – Hong Kong, États-Unis, etc.). L’avenir de ce journal à l’ancienne ? Devenir un écomusée ? « Un musée seul, ça ne sert à rien », soupire Jacques Piraux. « Il faut que ça vive ! Il faut que les enfants des écoles viennent, que les anciens employés des imprimeries viennent aussi. » Un Piraux qui, malgré la fatigue, les ennuis de santé et l’âge, continue à bouillonner d’idées comme le plomb en fusion. C’est plutôt bon signe. 

 

Philippe Lacoche

 

Pour s’abonner : Le Démocrate de l’Aisne, 2 rue Dusolon, 02140 Vervins. Tél : 0323980241 

 

en partenariat avec l'AR2L Hauts de France




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.