Le syndrome de Stendhal, mythe ou réalité ?

Marie Lebert - 16.06.2015

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En errant dans les rues de Grenoble sur les pas du grand Stendhal, phare de la littérature mondiale et personnage illustre de la vie grenobloise, je me suis penchée non pas sur le projet d’un article sur Stendhal, déjà fort pourvu en la matière, mais sur l’existence du syndrome de Stendhal, dont je n’avais aucune idée jusqu’alors.

 

David syndrome Stendhal

[image] Le David de Michel-Ange, photo de David Gaya, Wikipédia, CC BY-SA 3.0

 

Comme toute « bonne » journaliste du début du vingt-et-unième siècle, de retour chez moi (oui, la vie est possible sans smartphone), je m’en vais consulter Wikipédia, notre bible des temps modernes, pour apprendre que « le syndrome de Stendhal, également appelé syndrome de Florence, est une maladie psychosomatique qui provoque des accélérations du rythme cardiaque, des vertiges, des suffocations voire des hallucinations chez certains individus exposés à une surcharge d’œuvres d’art ». Pour ma part, il me suffit de regarder certains documents que je dois traduire (mon gagne-pain) pour arriver au même effet, et ces documents ne concernent pas les œuvres d’art, mais passons.

 

Pourquoi syndrome de Stendhal?

 

Pourquoi ce terme « syndrome de Stendhal »? Parce que Stendhal (1783-1842) est le premier auteur à relater les effets de ce syndrome dans le récit de son voyage en Italie, injustement intitulé « Rome, Naples et Florence » puisqu’il voyage aussi à Milan et à Bologne, entre autres, avec un récit volumineux publié en deux volumes en 1826.

Après être entré dans la basilique Santa Croce de Florence, où reposent des personnages illustres tels que Michel-Ange, Alfieri, Machiavel et Galilée, Stendhal demande à voir les fresques du peintre Volterrano sur le plafond de la chapelle située à l’angle nord-est de la basilique. Il nous raconte : « (…) les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs, à Berlin; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » 

 

Stendhal sort ensuite de la basilique pour s’asseoir sur un banc de la place de Santa Croce, puis relit « avec délice » quelques vers de Foscolo tirés de son portefeuille, un exemple de plus des bienfaits de la poésie pour apaiser le cœur des voyageurs. Le surlendemain, Stendhal reconnaît les bienfaits de l’expérience esthétique ressentie : « (…) il vaut mieux pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon-bleu, » le cordon-bleu n’ayant visiblement pas la même signification au dix-neuvième siècle que maintenant.

 

Pourquoi syndrome de Florence?

 

Le syndrome de Stendhal est également appelé syndrome de Florence. Florence favoriserait en effet l’apparition du syndrome de Stendhal – ou de Florence – non seulement chez Stendhal, mais aussi auprès des touristes et autres amateurs d’art du fait de la présence d’un très grand nombre d’œuvres d’art dans la ville italienne, la toute première étant le David de Michel-Ange en marbre blanc de Carrare, une œuvre éblouissante de 4,34 mètres de haut (5,14 mètres de haut avec le socle) pesant quelque six tonnes et visible à Florence depuis plus de cinq cents ans. S’il est avéré que certains touristes ont été atteints du dit syndrome en contemplant David, on n’ose pas imaginer le syndrome qu’aurait pu provoquer un Goliath sculpté par Michel-Ange.

 

Les Florentins eux-mêmes, qui baignent dans les œuvres d’art depuis leur plus tendre enfance avec leurs cinquante musées, semblent immunisés contre ledit syndrome. C’est également le cas des touristes nationaux italiens, l’art étant omniprésent en Italie. C’est encore le cas des touristes venant d’Amérique du Nord et d’Asie, dont la culture serait trop différente de la culture italienne. Toujours d’après Wikipédia, les gardiens des musées de Florence sont formés pour pouvoir intervenir en cas de syndrome qui, bien qu’assez rare, peut provoquer des crises d’hystérie et même des tentatives de destruction d’œuvres d’art.

 

Une étude psychiatrique

 

En parcourant Wikipédia, encore, j’apprends que l’expression « syndrome de Stendhal » apparaît pour la première fois en 1989 dans une publication scientifique italienne (non encore disponible en accès libre à ce jour, malheureusement) rédigée par Graziella Magherini, psychiatre italienne d’orientation freudienne. Suite à l’étude clinique de 200 personnes affectées par ce syndrome entre 1980 et 2000 et traitées dans le service qu’elle dirige à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence, elle intitule sa publication : « La sindrome di Stendhal. Il malessere del viaggiatore di fronte alla grandezza dell’arte » (Le syndrome de Stendhal. Le mal-être du voyageur face à la grandeur de l’art) et la publie en 2003 aux éditions Ponte Alle Grazie, sans version française à ce jour.

 

Le syndrome de Stendhal existe-t-il vraiment? Suite à la lecture du livre de Graziella Magherini, Nicolas Gaillard écrit en juillet 2008 dans la Newsletter n° 37 de l’Observatoire Zézétique qu’« il aurait été intéressant d’avoir des données d’autres villes comportant des grands musées. Mais surtout, il aurait été pertinent de pouvoir comparer avec l’ensemble des cas d’hospitalisations de touristes à Florence. On peut alors s’attendre à ce que David déclenche plus de gastro-entérites ou d’éruptions d’herpès que de troubles mentaux », vu la fatigue bien compréhensible submergeant parfois les touristes lors de leur course effrénée d’un musée à l’autre pour tenir le rythme imposé dans les voyages organisés, sans parler du stress inhérent à notre monde moderne.

 

Le syndrome du voyageur

 

Outre le syndrome de Stendhal, que nos collègues aussi bien anglophones que germanophones dénomment aussi « hyperkulturemia », Wikipédia nous apprend enfin qu’il existe plusieurs syndromes du voyageur, le syndrome du voyageur étant décrit comme un trouble psychique généralement passager. Nous avons le syndrome de Jérusalem, qui touche surtout les pèlerins visitant la ville sainte suite au décalage entre l’intensité de leur vie spirituelle et les symboles religieux que représentent les lieux saints, le syndrome de Paris, qui touche surtout les touristes japonais visitant la Ville lumière suite au décalage entre leur vision idéalisée de la ville et la réalité, ou encore le syndrome indien, qui touche surtout les touristes occidentaux se rendant en Inde suite au décalage entre leurs repères personnels et la réalité indienne. Mais le voyage ne provoque pas seulement des syndromes. En témoigne le « sentiment océanique », impression ou volonté de se ressentir en unité avec l’univers, parfois hors de toute croyance religieuse, un beau terme né sous la plume de Romain Rolland lors d’une correspondance avec Freud datée du 25 décembre 1927.

 

Nos sources :

Syndrome de Stendhal, article de Wikipédia

Stendhal. Rome, Naples et Florence. Tome II, 1826 (version intégrale)

Nicolas Gaillard. La statue qui rend fou ou le syndrome de Stendhal 


Pour approfondir

Editeur : Sabine Wespieser Editeur
Genre : litterature...
Total pages : 167 pages
Traducteur :
ISBN : 9782848050096

Le Syndrome De Stendhal

de Isabelle Miller

Syndrome de Stendhal : réaction physique, avec palpitations et vertiges, causée par une émotion esthétique intense. Dans un premier roman délicieusement ironique, Isabelle Miller, auteur d'une thèse sur la déclaration d'amour, transpose ledit syndrome de Stendhal au sentiment amoureux. Au fil de courtes séquences qui sont autant de tableaux, elle déroule la vie de ses personnages dans leur cadre professionnel : Paul est scénographe, Mélanie danseuse, Marta conservateur au musée des Offices à Florence, Jallabert directeur au ministère de la culture... Des gens plutôt malheureux dont les vies sonnent creux. Jusqu'à ce que survienne la rencontre : Paul tombe amoureux de Marta, le cours de son existence soudain s'infléchit, et sa galaxie s'en trouve bouleversée. L'irruption de la catastrophe, car l'histoire finit mal, laissera la porte grande ouverte aux émotions, et aux questions véritables. Sous couvert d'observations légères, Isabelle Miller interroge l'amour et ce qu'il en reste lorsqu'on se contente d'en rêver et de le conserver à l'abri de la poussière - comme dans un musée. Isabelle Miller vit à Paris. Elle a publié Les Métaphores de l'amour dans la NRF en 1997. Le Syndrome de Stendhal est son premier roman.

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