Consécration de ses recherches, la publication dans une revue spécialisée est une nécessité professionnelle pour les universitaires. À condition que cette dernière soit sérieuse. Et en Inde, une récente enquête a démontré l’existence de centaines de titres, totalement bidons. Dont les dégâts sont déjà constatés.


This Soup is So Fake
Domaine public
 

 

On comprend d’autant mieux la création de la plateforme poussée par les trois organisations internationales, le 9 mars dernier. La Fédération internationale des associations et institutions de bibliothèques (IFLA), l’Union internationale des éditeurs (UIE ou IPA, pour International Publishers Association) et l’Association internationale des éditeurs techniques, scientifiques et médicaux (STM), avaient ouvert Think, Check, Submit.

 

À travers cet outil, il était question d’évaluer et mesurer le sérieux d’une revue pour les chercheurs. Si l’intention de prévenir contre les fausses publications scientifiques et académiques est au cœur du projet, celui-ci trouve un écho dans l’actualité en Inde.
 

Payer pour publier... plus rapidement

 

The Indian Express a référencé plus de 300 publications en ligne qui sont qualifiées de « revues prédatrices ». L’encadrement des parutions s’effectue avec des contrôles minimaux, voire inexistants, avant la diffusion au public. 

 

Or, l’Inde est devenue l’un des plus importants marchés pour la société OMICS, basée à Hyderabad, capitale de l’État du Télangana, au sud du pays. L’entreprise fait toutefois face à une action en justice intentée par la Federal Trade Commission depuis les États-Unis, pour des accusations de fraudes. Chose que l’entreprise conteste évidemment. 

 

Pourtant, les témoignages semblent confondants. Et découlent d’un mouvement dans le pays, alors que la Commission des bourses universitaires a supprimé 4305 journaux de la liste des revues autorisées, le 2 mai dernier. Selon l’organisme, ils étaient de nature douteuse, ou manquaient d’informations sur leurs capacités.

 

Avec un coût de parution entre 149 $ et 1800 $, il suffisait aux auteurs de passer à la caisse pour voir leur article diffusé. Et ce, dans les domaines de la médecine, de l’ingénierie ou de la gestion. L’éventail de secteurs était large. 

 

L’enquête pilotée par le Consortium international des journalistes d’investigations – au rang desquels ont compte Le Monde ou encore le New Yorker – a mis en exergue 175.000 publications opérées par ces revues prédatrices. (voir ici)

 

France, Inde, Angleterre...

 

Ce n’est pas la première fois que les États-Unis s’interrogent et accusent des revues en ligne d’être des attrape-nigauds. En 2013, l’université américaine Jeffrey Beall dénonçait déjà les agissements d’OMICS – le fait que les auteurs payent pour être publiés. Les actions menées en mai ne faisaient que rectifier le tir d’une situation considérée comme désastreuse.  

 

L’année passée, une enquête de David Moher, épidémiologue canadien, démontrait que 27 % des éditeurs de journaux prédateurs étaient basés en Inde. Près de 35 % des auteurs étaient d’ailleurs Indiens.  

 

L’un des problèmes venait des critères d’évaluation que la Commission des bourses universitaires mettait en place pour consacrer la valeur universitaire desdites revues. Pour un chercheur, les parutions d’articles constituent un tremplin professionnel incontestable. Tout article figure sur le CV, chose qui facilitera leur embauche, ou leur évolution professionnelle. 

 

Par conséquent, la prolifération de ces journaux prédateurs résulterait aussi d’une incapacité des universités du pays à développer une éthique solide dans l’édition. 

 

Le Monde indiquait cependant que la France comptait parmi les plus importants contributeurs à ces revues bidonnées. « Nous avons un suivi très fin des frais de publication engagés par les chercheurs français. En 2015, environ 60 000 articles ont été publiés par les chercheurs des universités et des organismes de recherche publics français, dont 2 500, ayant donné lieu à des frais de publication, pour quelque 4 millions d’euros », relève le conseiller science ouverte de la ministre Frédérique Vidal, Marin Dacos.

 

Et d’ajouter : « Mais moins de 50 de ces articles ont été publiés dans des revues douteuses, pour une somme de 46 000 euros. C’est bien sûr regrettable, mais c’est une proportion très mineure. » 

 

Même pas vrai, mais un peu mal
 

Acculé, le fondateur de OMICS, Srinubabu Gedela, avait fini par réagir, en indiquant que les revenus que sa société tirait de l’Inde étaient proches du rien. Il affirme diriger 700 revues avec la diffusion de 50.000 articles chaque année. Selon lui, c’est la question de l’Open Access qu’il prône qui serait en cause.

 

« L’évaluation par des pairs est assurée par des comités de rédaction au sein de chaque revue. Tout journal compte 40 à 50 membres dans ces comités. S’ils acceptent les articles, nous les publions. Mais nous n’exerçons aucun contrôle sur les politiques éditoriales. L’éditeur est le principal concerné. Et les auteurs ont la même responsabilité », jure-t-il. (via Indian Express)

 

Quant à la plainte du FTC, elle remonte à 2015 – et lui-même a riposté juridiquement, en réclamant une indemnité de 3,11 milliards $ pour les pertes que ses doutes ont fait peser. « Nous luttons contre le FTC dans cette affaire, que nous avons prise très au sérieux. »

 

Think. Check. Submit.
 

D’ailleurs, il estime que la FTC est totalement incompétente pour évaluer la qualité des journaux qu’il dirige. « Ce sont des analphabètes. Les scientifiques, eux, ne le sont pas. Ils savent quel article publier et dans quelle revue. Si, après avoir travaillé durant une année à leurs recherches, ils publient dans un journal, ils en savent plus que les analphabètes de la FTC. »

 

OMICS ne ferait donc que proposer une plateforme d’hébergement des contenus, après validation d’un comité, mais surtout paiement par les auteurs des frais dus. Et c’est à ce titre que les auteurs ont la même responsabilité que les éditeurs des revues... 

 

Selon Éric Filiol, expert en cryptologie et directeur de recherche en sécurité informatique à l’ESIEA, et qui a lui-même fait paraître des articles dans des revues indélicates, les chercheurs manquent d’informations, indique-t-il à Pour La Science.
 

En effet, s’ils s’y soumettent, c’est « souvent tout simplement par ignorance que les chercheurs publient ou ont publié dans des revues prédatrices jugées a posteriori peu sérieuses. Le problème est assez récent et n’était pas connu par la majorité des chercheurs il y a encore quelques années. Un autre fléau a conduit à cette situation éditoriale préoccupante. C’est la pression, exercée sur la plupart des chercheurs, à publier le plus possible et le plus rapidement des articles scientifiques, ce qu’on dénonce par l’expression “publish or perish” (“publier ou périr”) ».

 

Reste que c’est toute la crédibilité de la science qui est en jeu. 




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