Le partenariat Apple/BnF, “pas une bonne idée” selon les libraires français

Antoine Oury - 21.01.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Apple BnF partenariat - oeuvres domaine public - SLF Matthieu de Montchalin


Depuis la mi-décembre 2015, la Bibliothèque nationale de France propose la Collection © XIX, en partenariat avec Apple. Elle consiste en une collection d'œuvres du XIXe siècle entrées dans le domaine public, vendues au format EPUB en exclusivité dans la boutique de la marque à la pomme pendant un an. Un partenariat décrié, parce qu'il ajoute une nouvelle couche de droits de 7 ans (1 an chez Apple, 6 chez BnF-Partenariats) à des œuvres du patrimoine public. Et qui défavorise largement les libraires français.

 

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(Martin Krzywinski, CC BY 2.0)

 

 

Le partenariat avec Apple n'était qu'une nouvelle étape dans la politique commerciale mise en place par la BnF et sa filiale, BnF-Partenariats. L'alliance avec la société américaine découle d'un investissement de la part de celle-ci, pour participer à la conversion des fichiers images hébergés sur Gallica en fichiers EPUB, beaucoup plus lisibles et ergonomiques que ceux de la plateforme. Néanmoins, cet apport financier suppose donc une exclusivité d'un an accordée à la marque à la pomme.

 

Dans un contexte similaire, impliquant BnF Partenariats et Proquest, cette commercialisation du domaine public avait de quoi faire grincer des dents, notamment l'ancien ministre de la Culture Jack Lang : « Cette commercialisation d’œuvres numérisées ne me semble pas conforme au principe même de sa mission [de la BnF, NdR]. Et pour tout dire, cela revient à se moquer un peu du monde et du service public même que de revendre de la sorte des œuvres du domaine public – autrement dit, qui appartiennent au public... » Les bibliothèques en seront aussi pour leurs frais, puisqu'il leur faudra payer ces fichiers si elles souhaitent les proposer à leurs usagers, dans le cadre de Prêt Numérique en Bibliothèque.

 

ActuaLitté avait posé la question de l'exclusivité accordée à Apple, et de sa conformité avec la loi sur le prix unique du livre numérique. Si cette dernière reste encore à examiner par le législateur, il est certain que les libraires français sont défavorisés par l'exclusivité accordée à Apple : « Je peux comprendre que la BnF ait des difficultés à financer tout ce qu'on lui demande de numériser : malgré tout, sur tout ce qui dépend du domaine public ou des fonds publics, signer des accords d'exclusivité avec une entreprise mondiale qui a du mal à payer des impôts en France et qui a du mal à partager ses éléments une fois qu'elle les a accaparés ne me semble pas être la meilleure des solutions » a déclaré Matthieu de Montchalin, président du Syndicat national de la librairie, à ActuaLitté.

 

De plus, le système d'Apple et de ses applications de lecture, qu'il s'agisse de la musique avec iTunes ou du livre avec iBooks, se caractérise par un enfermement de l'usager : les fichiers sont difficiles à extraire des appareils. « La position du syndicat sur tout ce qui concerne le numérique est au contraire de favoriser l'interopérabilité et la non-exclusivité : nous sommes contre le système fermé d'Amazon, contre le système fermé d'Apple... Tous ces systèmes d'exclusivité, finalement, obligent les consommateurs, les lecteurs, à aller vers un système technologique, et c'est bien là le véritable enjeu, pas le financement de la numérisation », poursuit Matthieu de Montchalin.

 

Une exclusivité appliquée aux EPUBs, et non aux oeuvres

 

Sollicitée par ActuaLitté, la Bibliothèque nationale de France nous explique que l'exclusivité d'un an accordée à Apple et iTunes est la contrepartie d'un financement de « la production d'un très grand nombre de livres numériques sur investissement privé et en un an seulement. Il s'agit, pour rappel, de convertir en EPUB des ouvrages disponibles gratuitement sur Gallica, le coût de cette conversion est très élevé et l'exclusivité (courte) d'un an ne s'applique qu'aux EPUBs et non bien sûr aux œuvres elles-mêmes. »

 

Par ailleurs, l'établissement public assure que ce partenariat avec Apple permet de « favoriser la diffusion du patrimoine sur une plateforme très grand public ». Au détriment de Gallica, pointent les détracteurs, alors que la BnF investissait quelques semaines auparavant pour améliorer son interface... Comme la BnF le rappelle ci-dessus, les œuvres sont disponibles gratuitement sur Gallica, mais au format image, ce qui les rend pratiquement illisibles sur un dispositif de lecture.

 

Enfin, la BnF assure que ce partenariat permettra de « développer les usages de lecture numérique à des conditions très favorables », ce qui n'est pas vraiment l'avis du Syndicat de la Librairie française. « Objectivement, nous ne trouvons pas que cela soit une bonne idée. En plus, les enjeux financiers ne doivent pas être démentiels. Et à mon avis, en plus, ces systèmes fermés constituent un des freins majeurs au développement du numérique : aujourd'hui, les consommateurs, les lecteurs ou ceux qui achètent de la musique ou des livres numériques ne veulent pas être enfermés. Ils veulent de la liberté », conclut Matthieu de Montchalin.

 

« Ces fonds sont et restent par ailleurs disponibles auprès de tout libraire ou éditeur souhaitant réaliser une opération similaire », précise la BnF, en évoquant bien entendu les fichiers image de Gallica : il faudra donc réaliser ses propres conversions pour pouvoir vendre des fichiers de ces œuvres.

 

Si le potentiel commercial des titres n'est pas connu, le SLF posera quelques questions à la Bibliothèque nationale de France sur les tenants et aboutissants de ce partenariat. « Cette histoire a fait un peu de bruit, et j'imagine qu'à l'avenir ça ne se passera plus exactement de la même façon », souhaite en tout cas le Syndicat.