Le trésor du duc d’Aumale, l’un des plus grands bibliophiles de son temps

Auteur invité - 09.08.2019

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Le Château de Chantilly renferme des collections exceptionnelles de peintures classiques et d’objets, mais aussi de livres rares et anciens qui témoignent de la bibliomanie du duc d’Aumale. Plusieurs espaces leur sont dédiés : le cabinet des livres, la bibliothèque du théâtre, la tour des Chartes et la salle de lecture. Visite en compagnie de Marie-Pierre Dion, conservateur général des bibliothèques et des archives, nommée en janvier 2019.
 

© Gary Otte


On est fasciné quand on entre pour la première fois dans le cabinet des livres, véritable écrin qui abrite les plus précieuses des collections. C’était le but recherché par Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), fils du dernier roi des Français, brillant militaire, homme politique et collectionneur. En 1871, à son retour d’exil, il fait reconstruire le château par Honoré Daumet qui aménage cet espace très cosy.

Sa structure métallique sur deux niveaux, avec des rayonnages en fer gainé de cuir, est représentative de l’architecture des bibliothèques du XIXe siècle. Il est destiné aux érudits et aux historiens, mais aussi aux amateurs d’art. Des cartes géographiques sont enroulées sur des toiles et, à l’étage, des lutrins sont encastrés dans les balustrades. 
 

Le royaume de la bibliophilie à portée de main


C’est un trésor de 19.000 volumes, dont 700 incunables (livres imprimés avant 1501) et 2500 ouvrages du XVIe siècle, exceptionnels de qualité d’impression. On compte 1500 manuscrits, dont 300 enluminés. Après la Bibliothèque nationale de France, c’est la deuxième collection de manuscrits à peintures allant du XIe siècle jusqu’au XIXe siècle. Des princes de Bourbon-Condé, le duc a hérité des manuscrits qui ont échappé aux dispersions lors de la Révolution. Surnommé le prince des bibliophiles, le duc développe cette passion lors de son exil en Angleterre (1848 à 1871). 
 
Dans cet éloignement, l’un de ses dérivatifs est de collectionner objets d’art et livres rares. La seconde moitié du XIXe siècle est une période faste : beaucoup de livres circulent. Il organise un système d’acquisition : il correspond avec des agents et experts et achète auprès de libraires et lors de ventes publiques. Il rédige lui-même et fait éditer un premier catalogue général de ses collections. À Londres, Paris ou encore en Italie. Conseillé par Auguste CuvillierFleury qui fut son précepteur, il déniche les bons coups !

À deux reprises, le duc a la chance d’acquérir des bibliothèques complètes. En 1851, il s’offre les 3 504 volumes de la collection de Frank Hall Standish. En 1859, il négocie la collection d’Armand Cigongne avec ses 2 910 volumes. Puis la collection Robinson, l’une des plus précieuses alors en Europe. En provenance d’Allemagne et du nord de l’Europe, il rassemble des manuscrits anciens (XIe-XVe s.) et les premiers livres imprimés par Gutenberg.

Sa collection compte également un bel ensemble de livres anglais (certains offerts par la reine Victoria), des incunables italiens ainsi que des manuscrits arabes ramenés d’Algérie après la prise de la Smalah d’Abd el Kader. Sa bibliothèque, souvent comparée à la Morgan Library de New York, est considérée comme la bibliothèque privée la plus riche au monde. Parmi les plus belles acquisitions, figure le célèbre manuscrit des Très Riches Heures du duc de Berry, enluminé sur parchemin au XVe siècle.
 

château de Chantilly © L. Houyvet
 

Averti par Anthony Panizzi, de la British Library, il l’achète en 1856 en Italie. En 1891, il acquiert quarante enluminures de Jean Fouquet pour le Livre d’heures d’Étienne Chevalier, collées sur des panneaux de bois. Elles sont exposées, dans le Santuario, l’endroit préféré du duc. 
 

La constitution du Cabinet des livres


« Le cabinet des livres est un lieu de pur plaisir bibliophilique », rappelle Marie-Pierre Dion. Le duc avait une deuxième marotte : la reliure. Sur les rayonnages, il a disposé lui-même ses livres et depuis rien n’a bougé, comme le stipule son testament. On est ébloui par le dialogue des couleurs : cascade de rouge, vert et or. Il veut étonner, mais pas seulement. Derrière chaque reliure, il y a une rareté bibliophilique : ancienneté, intérêt du texte et qualité de l’édition. On est soufflé par la qualité de conservation.

Des gravures signées par des artistes majeurs, ouvrages annotés par Montaigne ou Racine. En 1830, le duc d’Aumale a 8 ans, quand le dernier prince des Bourbon-Condé lui lègue le Château de Chantilly, et avec lui, un fonds constitué de 10 000 documents d’époque et de natures diverses. Certains proviennent des archives des propriétaires successifs de Chantilly, les Montmorency puis les Condé. Ces familles administraient des territoires dans toute la France et possédaient des terres autour de Chantilly. 

Plus tard, il fera du Château un manifeste à la gloire des Condé, des arts, d’une certaine histoire de la France. « C’est, précise Marie-Pierre Dion, un geste politique et civique de restaurer et transmettre à la Nation un château magnifié, rendu inaliénable. » 

Le duc d’Aumale écrit l’histoire du Grand Condé, bibliophile, militaire vainqueur de Rocroi (1643), prince rebelle pendant la Fronde. C’est son héros auquel il s’identifie. Un buste du Grand Condé par Coysevox est à l’honneur sur la cheminée du cabinet des livres. Là, le duc a poussé la fantaisie jusqu’à tapisser une porte avec de faux-dos évoquant des textes de l’Antiquité aujourd’hui disparus. La porte refermée, on est entouré de livres. 


Cabinet des livres, aménagé en 1876  © Sophie Lloyd 

 

FIn XIXe, la bibliothèque du théâtre


En 1889, Honoré Daumet construit une seconde bibliothèque, dite « bibliothèque du théâtre », car située à l’emplacement de l’ancien théâtre des Condé. Là, trois niveaux de galeries de structure métallique accueillent plus de 30 000 volumes, essentiellement du XIXe siècle et un beau fonds de théâtre révolutionnaire. C’est un lieu de travail où des ouvrages plus contemporains éclairent ses collections et nourrissent ses écrits.

Au centre, le cabinet des dessins (installé dans les années 70) abrite plus de 2 500 œuvres signées de Raphaël, Léonard de Vinci, Dürer, Watteau ainsi que des estampes et des photographies. Y sont conservées la précieuse Joconde Nue et la collection de portraits de François Clouet.

La tour des chartes (ou ancienne tour du trésor) abritait autrefois les fonds d’archives et est aujourd’hui dédiée aux ouvrages contemporains. Les guides, les enseignants et le personnel scientifique du château y disposent de ressources pour étudier et contextualiser les collections. Enfin, la salle de lecture aménagée en 1898 est accessible aux chercheurs et aux amateurs.

Cet ensemble exceptionnel compte plus de 180 000 pièces d’une estimation financière plus importante, au moment de la donation, que l’ensemble des objets d’art du musée. Mais le livre s’expose moins facilement. Le château de Chantilly étant entouré d’eau et de forêts, les dangers majeurs sont la forte luminosité, l’humidité et la poussière. 
 
C’est Marie-Pierre Dion qui veille sur ce trésor, assistée d’un archiviste et d’une bibliothécaire. Diplômée de l’École nationale des chartes, elle a été l’élève d’Henri-Jean Martin, père de l’histoire du livre en France et ardent défenseur de la lecture publique. Elle a débuté sa carrière à la bibliothèque universitaire de Lille avant de diriger la bibliothèque municipale classée de Valenciennes. Historienne de la lecture et des bibliothèques, Marie-Pierre Dion n’est pas arrivée à Chantilly par hasard.
 

Apporter un nouveau regard


Elle est chargée de concevoir un nouveau projet culturel et scientifique pour la bibliothèque alors qu’un chantier de restauration du prestigieux cabinet des livres est annoncé. Ses projets sont de revisiter la muséographie pour mieux sensibiliser les visiteurs aux arts du livre et leur permettre d’admirer les collections en profondeur grâce aux nouvelles technologies. Il s’agit aussi de poursuivre les inventaires, la numérisation, l’intégration dans les grands réseaux documentaires afin de dynamiser la recherche.


© château de Chantilly

 
Sans oublier la valorisation culturelle et l’ouverture aux auteurs, artistes, éditeurs ou collectionneurs contemporains. Elle a le souci de servir au mieux ce legs unique. Des expositions sont à venir, car en 2022, on fêtera l’anniversaire de la naissance du duc d’Aumale, en attendant le classement de Chantilly au patrimoine mondial de l’UNESCO. 

Le testament du duc d’Aumale est assorti de clauses interdisant tout prêt d’œuvres et changement de présentation des collections. Néanmoins, il souhaitait que l’ensemble de ses collections, dont ses livres les plus précieux, soient visibles. La plupart des réserves de livres rares étant fermées au public, le Cabinet des livres est un lieu emblématique où le public prend conscience de ce qu’est la collection.

Le duc d’Aumale est « l’un des inventeurs du musée moderne » et il a créé à Chantilly, selon Marie-Pierre Dion, une œuvre totale. « C’est une chance unique de pouvoir profiter de l’osmose créée entre les livres, l’architecture et les autres objets d’art. » Le dialogue et la cohésion entre toutes les collections sont un ravissement. Ses livres sont le reflet de la personnalité du duc d’Aumale. Il a choisi chaque ouvrage avec goût et ses bibliothèques disent beaucoup de cet homme et de ses drames vécus : la mort de 

sa femme et de ses enfants. Si la bibliophilie est sa passion et son jardin secret, c’est aussi un refuge pour celui dont la devise est « j’attendrai ». Lors de son retour en France, il y accueille la fine fleur de l’érudition et la vie littéraire parisienne. Le domaine de Chantilly et toutes ses collections ont été légués en 1884 à l’Institut de France qui a confié, jusqu’en 2025, la gestion du patrimoine à la Fondation créée en 2005 par Son Altesse l’Aga Khan IV, le grand mécène de Chantilly. 
 
Gwenaëlle Abolivier
 



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