Les manuscrits de premier roman de Beckett exposés

Louis Mallié - 10.06.2014

Patrimoine et éducation - A l'international - Beckett - Murphy - Reading University


Ce ne sont que six carnets de notes bon marché, et pourtant, ils sont considérés comme de véritables reliques par les admirateurs de Samuel Beckett. Plus anciens manuscrits de l'auteur jusqu'ici retrouvés, ils seront exposés cette semaine pour la première fois depuis leur achat par la Reading University l'an dernier. 

 

 

 

 

L'élément majeur de carnets est sans aucun doute le manuscrit de Murphy, premier roman de Beckett publié en 1938. Les carnets seront exposés seulement un jour, avant de retourner entre les mains de John Pilling,  spécialiste mondial de Beckett attelé à transcrire minutieusement chaque mot, virgule, point… Et le travail est de taille : un seul mot lui serait demeuré obscure pendant près de quatre mois de travail… avant qu'il ne se rende compte qu'il ne s'agissait de rien d'autre que  de « tending » ! 

 

« Ces trucs ont de la valeur, bien qu'ils ne passionnent que des gens aussi austères que moi », plaisante l'universitaire. « Ce n'est pas sa meilleure oeuvre, mais c'est le manuscrit le plus ancien que nous avons, son premier roman publié, relativement lisible et toujours drôle, et particulièrement bien conservé. » Beckett avait fait don de ses carnets au poète et ami Brian Coffey, qui les avaient ensuite probablement vendus à un collectionneur. Considérés comme parmi les manuscrits les plus importants du XXe siècle ils ont été vendus l'an dernier aux enchères pour la somme de 925.500 £. 

 

Les carnets de notes permettent de faire quelques révélations intéressantes : ils nous apprennent notamment que le personnage original du roman s'inspire d'un certain Sasha Murphy, âgé de 30 ans en 1936 - le même âge que Beckett. En outre, ils montrent que Beckett s'y serait repris à 8 fois avant d'écrire l'incipit… Ces brouillons sont donc un véritable musée de la méthode de travail de l'auteur, tout autant qu'une pierre précieuse pour la génétique littéraire. 

 

 

 

 

Ils montrent les revirements, corrections et hésitations permanents de l'auteur : les 10 premières pages du roman auraient ainsi été complètement abandonnées, le sujet original radicalement modifié, laissant place à des pages entièrement remplies de ratures et de griffonnages - parmi lesquels une caricature de Charlie Chaplin, des notes de musique, ou des dessins de personnages jouant au golf ! 

 

Évoquant les nombreuses fantaisies graphiques qui reviennent au fil des pages - dont une caricature de Joyce également - John Pilling explique : « Quand l'inspiration se faisait trop longue à attendre, il dessinait ces petites vignettes. Il avait un certain talent artistique. Il a fait plein de petits croquis plutôt bons. Mais je pense qu'ils sont surtout là afin d'entretenir le mouvement du stylo. »   

 

Difficile de déchiffrer donc tous les enchevêtrements de l'auteur : après plus de quatre mois de travail, John Pilling aurait transposé la moitié des carnets. Quoi qu'il en soit, ils seront, pour le lecteur amateur l'occasion de se rendre compte des contraintes impensables que s'imposait le prix Nobel de littérature... « Il compliquait tout. Qu'y a-t-il de compliqué dans un personnage se levant et se dirigeant vers une porte ? Vous ne pouvez pas imaginer les difficultés qu'il s'invente, et tout cela, pour revenir bien souvent à la version originale. »