Les manuscrits du Mont Saint-Michel au fil du temps

Marie Lebert - 08.03.2016

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Une bibliothèque de manuscrits existe au Mont-Saint-Michel dès la fin du Xe siècle, sous l’impulsion des moines bénédictins qui s’y installent en 966. Plus tard, la bibliothèque abrite aussi des livres imprimés. Pendant la Révolution française, les 3.550 livres de la bibliothèque de l’abbaye, dont 299 manuscrits, sont confiés à Avranches, alors chef-lieu de district. Ils font désormais partie du patrimoine de l’État. Voici un résumé de leur histoire aussi mouvementée que fascinante.

 

 

 

 

La bibliothèque du Mont-Saint-Michel

 

Si la bibliothèque montoise du Xe siècle tient dans une armoire, celle des siècles suivants devient l’une des plus belles bibliothèques ecclésiastiques de l’Occident médiéval. Elle attire savants et lettrés, mais elle subit aussi catastrophes naturelles et vicissitudes politiques, avec incendies, écroulement de bâtiments, pillages de guerre, vols et incurie.

 

Le nombre de 700 ou 800 manuscrits décompté à la fin du Moyen Âge est probablement un nombre fantaisiste, à moins que la bibliothèque ait été décimée par tel ou tel malheur lors de la Grande Peste ou la guerre de Cent Ans.

 

Au XVIe siècle, la bibliothèque du Mont s’enrichit aussi de livres imprimés. Comme on le sait, le livre imprimé naît sous les presses de Gutenberg à Mayence (Allemagne), ville dans laquelle il imprime en 1455 sa première Bible en 180 exemplaires, une date qui marque l’accès du livre au plus grand nombre et non plus à une élite fortunée.

 

 

Au XVIIe siècle, la bibliothèque montoise est réorganisée par les Mauristes, religieux de la congrégation de Saint-Maur, arrivés au Mont en 1622 pour remplacer la communauté bénédictine défaillante. Un catalogue dressé en octobre 1639 compte 280 manuscrits. Les Mauristes inscrivent sur chaque volume de la bibliothèque le fameux ex-libris Ex monasterio sancti Michaelis in periculo maris (du monastère de Saint-Michel-au-péril-de-la-mer), qui s’avérera très utile au début du XXIe siècle pour retrouver les livres, dispersés dans un fonds plus important. 

 

Le déménagement à Avranches

 

Pendant la Révolution française, suite à un décret de l’Assemblée constituante en 1790, les bibliothèques de la noblesse et du clergé sont confisquées pour constituer les premiers fonds publics, ancêtres de nos bibliothèques municipales, et les communautés religieuses sont dissoutes. Les manuscrits doivent quitter le Mont-Saint-Michel pour Avranches, chef-lieu de district, à la requête des autorités révolutionnaires.

 

 

 

En 1791, les 3.550 volumes (dont 299 manuscrits) de la bibliothèque montoise traversent les sables de la baie dans des charrettes pour être transférés sur le continent. La légende veut que certains aient été même entassés dans des tonneaux. Ils sont ensuite stockés dans une salle humide abritant le « dépôt littéraire » provenant des communautés religieuses dissoutes, et qui comprend non seulement la bibliothèque du Mont, mais aussi d’autres fonds ecclésiastiques. Dans ce dépôt littéraire règnent le désordre et l’incurie, sans compter les vols. Si 255 manuscrits sont encore recensés en 1795, 199 manuscrits seulement subsistent en 1850.

 

Suite à la création de la Société d’archéologie d’Avranches en 1835 par une dizaine de notables de la ville, l’un d’entre eux, Eugène Castillon de Saint-Victor, réalise le premier catalogue du Fonds ancien, qui recense des manuscrits, des incunables et des ouvrages imprimés reliés ou non.

 

Une belle bibliothèque digne de ce nom

 

En 1850, lors de la construction du nouvel Hôtel de Ville d’Avranches, une vaste salle est aménagée au deuxième étage pour abriter les 14.000 livres du fonds patrimonial. Œuvre de l’architecte local François Cheftel, cette salle de dix-huit mètres de long, neuf mètres de large et sept mètres de haut est tapissée de livres anciens, qui achèvent ainsi leur long voyage débuté en 1791. Deux escaliers à vis permettent d’accéder à la galerie abritant les rayonnages supérieurs. 

 

Les livres imprimés entre le XVIe et le XIXe siècle sont classés par matières selon la classification Debure (la fameuse classification Dewey n’existant pas encore) et rangés par format, de bas en haut. Une rangée du bas abrite notamment la première édition de l’Encyclopédie de Diderot avec ses dix-sept volumes de textes et ses onze volumes de planches.

 

À partir de 1924, les manuscrits sont présentés au public sous forme de cabinet de curiosités. Ils sont ensuite épargnés par la Seconde Guerre mondiale grâce à leur transfert dans le château d’Ussé-Rigny, en Touraine, alors que la moitié de la ville d’Avranches est détruite pendant les combats de la Libération en juillet 1944. Les trois mille dossiers relatifs au Mont conservés aux Archives départementales de la Manche à Saint-Lô sont anéantis le 6 juin 1944, jour du débarquement des forces alliées.

 

 

 

Jusqu’en 1963, les manuscrits sont exposés durant l’été dans la belle salle de l’Hôtel de Ville. Mais les conditions d’exposition leur sont néfastes, à cause de la lumière naturelle déversée par les hautes fenêtres et de la chaleur dégagée, excessive pour des documents aussi anciens. Quand ils ne sont pas exposés, les manuscrits sont rangés dans un placard humide, comme tant de placards de cette région côtière.

 

À partir de 1963, les plus beaux manuscrits sont exposés au Musée municipal, cette fois à l’abri de la lumière naturelle, mais le taux d’humidité y est trop élevé et les lampes incandescentes des vitrines dégagent elles aussi une chaleur excessive.

 

La restauration des manuscrits

 

En 1982, on remarque des moisissures ayant attaqué livres et manuscrits. Si le Fonds ancien gagne ensuite en place suite au déménagement du fonds de lecture publique dans un bâtiment neuf de la place Saint-Gervais, il continue de s’abîmer sous l’emprise du salpêtre, des moisissures et des vrillettes (insectes). Les manuscrits sont aussi la cible de champignons actifs, suscitant l’inquiétude générale à l’échelon local, régional et national.

 

 

 

En 1986 est lancé un vaste programme de sauvegarde des manuscrits et de rénovation du Fonds ancien (collections et locaux). Les manuscrits sont envoyés à la Bibliothèque nationale pour y être désinfectés dans son annexe de Versailles, puis transférés à Orléans pour y être microfilmés et photographiés par l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT). Des archives photographiques sont constituées – à savoir une diapositive couleur pour chaque enluminure – afin de procurer des documents de substitution et ne manipuler les originaux que si nécessaire.

 

La rénovation de la bibliothèque patrimoniale

 

Une chambre forte est achevée en juin 1987 pour accueillir les manuscrits à leur retour. D’une surface de seize mètres carrés, cette chambre forte peut contenir mille volumes sur des rayonnages en bois, « matériau capable d’absorber l’humidité excédentaire, et de la restituer en cas de sécheresse » (Monique Dosdat). Équipée d’une centrale de traitement de l’air, la bibliothèque climatisée offre désormais les conditions de conservation adéquates, à savoir une température de dix-huit degrés et un taux d’humidité de 55 %.

 

 

 

La grande salle du fonds patrimonial est elle aussi rénovée, avec l’installation d’un faux plafond et d’un éclairage indirect, tout comme la pose de filtres anti-ultraviolets sur les hautes fenêtres. Les collections sont remises en état, avec désinfection des livres sur place puis reclassement. Le Fonds ancien retrouve sa beauté passée fin 1988, avec inauguration du Fonds ancien rénové en mai 1989.

 

Entre 1989 et 2005, des expositions estivales sont organisées chaque été pendant quatre mois, entre juin et septembre. Ces expositions sont ponctuées d’animations lors des Journées du patrimoine, avec la collaboration d’artistes et d’étudiants.

 

La ville d’Avranches lance ensuite le projet d’un musée des manuscrits du Mont-Saint-Michel, qui répond au beau nom de Scriptorial. Adossé à l’un des remparts de la ville, ce musée à l’architecture résolument contemporaine ouvre en août 2006 pour célébrer la mémoire spirituelle, intellectuelle et artistique de la communauté montoise. Depuis son ouverture, le Scriptorial expose en permanence quinze manuscrits, avec rotation tous les trois mois, pour éviter que ces manuscrits ne s’abîment à la lumière, même tamisée. 

 

 

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