Que ferait-on par amour? Ou plutôt, que ne ferait-on pas? L’on s’est déjà tous posé des questions sur la force de nos sentiments amoureux, pour les mettre à l’épreuve, en théorie. Mais qu’en est-il de nos sentiments pour ceux qui nous accompagnent au quotidien, qui subsistent quand les amours s’en vont, ceux qui constituent notre deuxième famille, les amis?

 

#270/366

Robert McGoldrick, CC BY ND 2.0

 

 

« Il ne vaut pas la peine de vivre si l’on n’a pas un bon ami », disait Démocrite. Les génies littéraires français n’ont pas été nombreux à honorer cette devise, mais, ceux qui se sont essayés à l’amitié n’ont pas triché avec elle. Rousseau parcourait des kilomètres à pied pour rendre visite à Diderot. La Boétie et Montaigne semblaient se chérir plus qu’ils ne chérissaient leurs femmes respectives. Hugo louait le génie de Balzac, et réciproquement. Quelles sont les plus belles amitiés littéraires?

Par Mathilde de Chalonge 

 

 

Parce que c’était lui, parce que c’était moi

 

Bernard Morlino publiait en 2015 un essai regroupant les trente-cinq amitiés littéraires les plus fortes. Il s’étonnait, tout d’abord, de leur rareté : « hermétiques à la véritable amitié, les trois quarts des écrivains se haïssent », rappelle-t-il en introduction à son ouvrage. 

 

Ce livre est né de sa propre expérience : l’amitié qu’il entretenait avec Emmanuel Berl, Philippe Soupault et Louis Nucéra l’a façonné : « Mes amis sont mes seuls diplômes ». Le titre de son essai, Parce que c’était lui, reprend ouvertement les mots de Montaigne à propos de La Boétie. L’essayiste français a donné une définition de l’amitié qui dépasse la simple sympathie, les cinémas et les bières partagées le week-end. 

 

« Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : “Parce que c’était lui, parce que c’était moi.”. »

 

Charles de Saint-Evremond, dans la lignée de Montaigne, voyait l’ami comme une sorte de couteau suisse, duquel l’on tire parti n’importe où et n’importe quand.

 

Cette évidence qui lie deux êtres dépasse ce qui aurait dû séparer ces hommes et femmes de lettres : la différence d’âge entre Jacques Prévert et Boris Vian, mais aussi, plus proche de nous, entre Jérôme Garcin et Jacques Chessex ou Nathalie Léger et Nathalie Sarraute. L’opposition politique et idéologique entre Marcel Proust et Léon Daudet, antisémite. La différence de genre entre Flaubert et George Sand, Voltaire et Madame du Deffand dans une société masculine et cloisonnée.

 

Les amitiés littéraires ont aussi leur Roméo et Juliette, leur Solal et Ariane, leur Paul et Virginie. Charles Péguy et Joseph Lotte sont tous deux morts pour la France en 1914, tout comme Cabu et Georges Wolinski lors des attentats de Charlie Hebdo. Les amis, comme les amants, rompent dans la douleur. Diderot et Rousseau deviennent frères ennemis en 1758 après avoir tout partagé. Dans leurs correspondances, ils nourrissent tous deux d’amers regrets…

 

À l’ami, à la mort

 

Les amitiés sont moins présentes que les amours en littérature. Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, ou encore Chimène et Rodrigue accaparent nos bibliothèques. Notons toutefois les 1428 occurrences du mot « ami » dans La Recherche du temps perdu de Proust et les 232 occurrences du mot « amitié », toutes recensées par l’excellent lecteur Jean-Yves Tadié.  

 

N’oublions pas L’ami retrouvé de Fred Uhlman, qui raconte l’amitié entre le narrateur Hans Schwarz, fils d’un médecin juif et Conrad von Hohenfels, jeune aristocrate, pendant la montée du régime nazi à Stuttgart. Souvenons-nous du Grand Meaulnes d’Alain Fournier qui retrace l’histoire d’Augustin, racontée par son ancien camarade de classe François Seurel.

 

Sans oublier Les Illusions perdues de Balzac qui lient par une amitié profonde David Séchard et Lucien Chardon, Les Deux Poètes, ou encore les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. 

 

Un autre type d’amitié : les critiques et les écrivains

 

À la marge des amitiés entre écrivains, existent également les amitiés entre « poètes » et critiques. Gustave Planche, critique littéraire français du XIXe siècle, collaborateur de la Revue des Deux Mondes, écrivait en 1836 un article nommé « Les Amitiés littéraires ». Il y décrit la naissance, l’épanouissement et la mort des amitiés entre critiques et écrivains. (Une étude de cet article et du personnage de Gustave Planche, est disponible en libre accès sur Cairn)

 

À son commencement en tant qu’artiste, le poète se complaît dans sa solitude et son génie. Il affronte le monde en prétendant n’avoir besoin de personne. Puis, il comprend qu’il serait bon pour lui de confronter ses opinions avec des amis, s’assurer de la valeur de ses productions littéraires et s’enrichir de discussions avec d’autres intellectuels.

 

C’est là qu’il se lie d’amitié avec le critique. « Il est tout à la fois résolu et clairvoyant, hardi et réservé, ambitieux et prudent. […]. L’heure dont je parle est à coup sûr l’heure la plus heureuse de la vie du poète. Il n’est plus seul, il est compris. […] Sans l’amitié il [le poète] serait peut-être aussi fort, mais il ne serait pas aussi persévérant. […] Appuyés l’un sur l’autre, ils marchent d’un pas assuré à la conquête des esprits rebelles. »

 

Les histoires d’amour finissent mal… en général… Il en va de même pour ce type d’amitié. Pour Gustave Planche, critique délaissé (haïsseur des romantiques et détesté par Hugo), le poète oublie son ami, dès qu’il a connu la gloire. Pourtant… « Oui, le poète et le critique, lorsqu’ils fondent chacun leur puissance, vivent dans une égalité fraternelle; et cette égalité fait leur force la plus grande. Le créateur et l’interprète, en s’avouant mutuellement leurs doutes et leurs tâtonnements, arrivent par une voie plus directe au but qu’ils se proposent, à la gloire et à la clairvoyance. »

 

De l’inconvénient d’avoir trop d’amis

 

La rupture amicale blesse. Faut-il pour autant faire une croix sur ce sentiment? En 49 après Jésus Christ, Plutarque publiait De l’inconvénient d’avoir trop d’amis. Pour le moraliste antique, l’amitié apporte peines et désillusions répétées. Le moins d’amis, le mieux. L’on est souvent trompé par ceux que l’on croyait connaître. « Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose : Rien n’est plus commun que ce nom, Rien n’est plus rare que la chose. », disait Jean de La Fontaine. 

 

Alors, restons petits, comptons nos vrais amis sur les doigts de la main, la véritable amitié est trop belle pour que l’on s’éparpille dans ses pâles succédanés.