Les Vikings dans la littérature : tailler à la hache entre mythes et réalité

La rédaction - 03.02.2016

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Est-ce que tout ce que vous croyez savoir sur les Vikings est vrai ? Parfois, la littérature nous offre une image erronée de ce peuple incroyable et leur donne une apparence ou des caractéristiques qu’ils étaient loin de posséder. 

par Morgane Decoret

 

Viking

Hans Spliter, CC BY ND 2.0

 

 

Le physique (même s’il n’y a pas que ça dans la vie) : Les Vikings étaient-ils vraiment tous grands et blonds ? 

 

Les Vikings sont très souvent décrits comme étant de grands blonds à la peau pâle dans de nombreux récits d’explorateurs du Moyen-Age. Ibn Fadlan, un émissaire du calife de Bagdad, a rencontré les Rus du Xe siècle et leur physique l’a vraisemblablement marqué : « Je n’ai jamais vu corps plus parfaits que les leurs. Par leur taille, on dirait des palmiers. Ils sont blonds et de teint vermeil. »  Il est possible que les voyageurs exagéraient légèrement… Toutefois, après l’étude des squelettes retrouvés lors de fouilles archéologiques, les scientifiques ont confirmé cette hypothèse : les Vikings étaient grands. Ils mesuraient en moyenne 1,72 m pour les hommes. Étant originaire d’Europe du Nord, il n’y a aucune raison pour que leur taux de mélanine ait pu être élevé, la description de l’aryen typique leur correspondrait donc plutôt bien. 

 

En revanche, ils n’étaient pas tous blonds ! Les archéologues ont retrouvé des objets qui ont pu servir à la teinture des cheveux en blond, montrant bien que certains étaient bruns ou roux. Ibn Fadlan ajoute qu’ils étaient tatoués de la tête aux pieds ce qui est également possible même si plus difficile à prouver.

 

Cependant, d’autres récits (principalement ceux d’ennemis vaincus et apparemment mauvais perdants) les dépeignent comme des brutes épaisses qui ne se lavaient jamais. Au vu du nombre d’objets destinés à l’hygiène corporelle retrouvés dans les tombes aussi bien masculines que féminines (peignes, brosse et même des pinces à épiler !) les scientifiques en ont conclu que les Vikings consacraient plus de temps à leur hygiène corporelle que le reste des Européens de l’époque. Bon on ne va quand même pas dire qu’ils se lavaient tous les jours non plus, mais lorsqu’ils commencèrent à envahir l’Europe occidentale, les dames étaient facilement séduites par ces hommes à la propreté impeccable et aux proportions hors-norme.

 

Les mœurs (quelque peu spéciales) : Les Vikings ne vivaient-ils vraiment que pour la guerre ?

 

Bon, on ne va pas le nier, les Vikings étaient des pros du combat. Ils s’entraînaient très jeunes et attendaient avec impatience la période des raids. Ils pouvaient donc éventuellement céder à la violence et il leur arrivait de faire preuve de cruauté de temps en temps… Alors oui, tuer pouvait parfois devenir un jeu, mais sans internet il fallait bien s’occuper non ? Quand vous trimez toute la journée à cultiver votre champ et qu’au final rien ne pousse parce que les terres du Grand Nord sont hostiles à toute forme d’agriculture, vous êtes pressés d’abandonner femme et enfants pour partir en expédition et ramener des richesses ! (sauf quand madame veut venir avec vous, là c’est moins drôle…) 

 

En revanche, l’idée assez tenace que les Vikings étaient intrépides et attaquaient tout ce qui bougeait est complètement fausse. Dans sa série de romans historiques commencée en 2005, Bernard Cornwell explique que les Vikings pesaient toujours le pour et le contre avant une attaque. Ils devaient avoir des chances raisonnables de gagner la bataille. De plus, ils étaient extrêmement attachés à leurs navires. Ils hésitaient donc à attaquer de plus gros bateaux sur la mer ou à trop s’en éloigner une fois à terre. Toutefois, il est vrai qu’ils n’étaient pas très patients et préféraient piller la campagne plutôt que d’attaquer les « burghs » ces villages fortifiés qu’ils auraient été forcés d’assiéger pendant de longues semaines.   

 

Viking

Daniel Dionne, CC BY SA 2.0

 

 

Les femmes pouvaient-elles combattre ?

 

La société viking était également plus « évoluée » dans certains domaines en comparaison d’autres sociétés européennes. Saxo Grammaticus, un moine danois de la fin du XIIe siècle raconte que les femmes participaient aux combats. Il narre les histoires de ces skjaldmö comme Lathgertha (épouse du célèbre guerrier Ragnar Lothbrok), Alvilda ou encore Hetha, Wisna et Webiorga (qui prirent part à la bataille de Bravellir entre les rois de Suède et du Danemark au VIIIe siècle). Les femmes scandinaves avaient beaucoup plus de droits que les Grecques ou les Romaines : elles pouvaient divorcer leur mari, elles s’occupaient de la ferme lorsque celui-ci était absent…

 

En parlant de guerre… Et le casque à cornes alors ?

 

Il faut se le dire une bonne fois pour toutes, le casque à corne est un mythe (ou la tenue de cérémonie d’un féru de mode un brin excentrique, mais rien de plus) ! 

 

Oui à l’épée longue (1 m environ), oui à la hache de guerre, oui à la cotte de mailles légère, oui au bouclier rond peint de toutes les couleurs, mais NON au casque à corne !

 

Et ce pour une raison simple (autre que l’esthétique douteuse) : ça n’est pas pratique ! Il suffit que l’épée ou la hache de l’ennemi se fiche dans une des cornes pour que l’élan déséquilibre le pauvre Viking le fasse tomber à terre et qu’il se fasse achever sans pitié.

 

Alors il est vrai que la série de BD Thorgal ne se veut pas réaliste (le personnage principal vient de l’espace et Gandalf est son mentor, pas vraiment le background d’un viking typique donc), mais les cornes sont tout de même représentées sur la couverture de l’album L’Ile des Mers Gelées. Le dessinateur Grzegorz Rosinski a d’ailleurs carrément fait un mash-up de toutes les époques : la forme rappelle les casques spartiates, les plumes sont identiques à celles des casques romains et les cornes seront attribuées par n’importe quel Européen aux Vikings, tant l’image est ancrée profondément.

 

Les Vikings naviguaient-ils vraiment sur des drakkars ?

 

Oui. Le très faible tirant d’eau de ces incroyables embarcations permettait en effet de naviguer dans des eaux très peu profondes et de surprendre l’ennemi là où il se croyait en sécurité. Les défenses et les systèmes de surveillance étant jusqu’à présent concentrés sur les côtes, le fait de pouvoir remonter les fleuves a permis aux Vikings d’attaquer Paris et a failli coûter le royaume de France à l’empereur Charles III. Abbon, un moine, a fait le récit de ces attaques dans son Histoire du siège de Paris par les Normands écrit en 887 : « Des libations de ton sang furent répandues par ces barbares montés sur sept cents vaisseaux à voiles… tellement nombreux qu’on ne pouvait les compter. »

 

Figure de proue

Annie Roi, CC BY 2.0

 

 

Comment combattaient-ils ?

 

Questions techniques de combat, là aussi on retrouve des incohérences historiques chez certains auteurs. Par exemple, lorsque Makoto Yukimura attribue des techniques de ninjas à son personnage dans son manga Vinland Saga il ne fait pas une description fidèle des méthodes d’affrontement vikings : « Thorfinn manie à la perfection deux poignards qui l’obligent à se battre en combat rapproché ». Ces derniers pouvaient bien sûr s’armer de couteaux et autres lames de petite taille, mais contre les arcs longs des Anglo-Saxons, pas d’autre choix que d’utiliser la technique du mur de boucliers. Les guerriers formaient une ligne et superposaient leur bouclier à celui de la personne d’à côté de façon à ce que chacun protège son voisin de gauche. Parfois, il pouvait s’écouler des heures pendant lesquelles les deux armées s’observaient avant que l’assaut ne soit donné. 

 

Les seuls à pouvoir éventuellement être amenés à combattre hors du mur de boucliers étaient les cavaliers (très rares, car peu de place pour les chevaux à bord des drakkars) et les berserkers. Ces guerriers d’élite utilisaient des champignons hallucinogènes pour éliminer toute peur et sensation de douleur. L’expression « to go berserk » désigne encore de nos jours un état de rage extrême et pourrait se traduire par « perdre le contrôle de soi ». La figure du berserker est toujours très appréciée aujourd’hui et est même transposée à l’époque futuriste par l’auteur de science-fiction Fred Saberhagen. Dans sa série de huit romans « Berserker » (1967-1985) les célèbres guerriers sont des machines tueuses programmées par des concepteurs pour éradiquer toute forme de vie dans la galaxie.

 

La mort : parce que même les bonnes choses (en l’occurrence une vie de massacres) ont une fin… Les Vikings croyaient-ils vraiment à une multitude de paradis ?

 

La façon dont les Vikings percevaient la mort était totalement différente des autres civilisations. Pour un scandinave, la manière dont l’individu mourrait déterminait dans quel au-delà il passerait l’éternité. Snorri Sturluson, l’auteur de l’Edda en Prose (l’un des textes les plus importants sur la civilisation scandinave retrouvés à ce jour) parle d’un paradis réservé aux meilleurs guerriers : le Valhalla. En revanche, les fermiers, les femmes non-combattantes, les enfants, les esclaves, les vieux, les malades… allaient directement à Helheim, le royaume de la déesse Hel (dont le nom désigne encore l’enfer en anglais : « hell »). Pas la peine de se demander pourquoi les chrétiens ont fait un tabac avec leur Dieu d’amour envers qui il suffisait d’être gentil pour obtenir la béatitude éternelle…

Le Valhalla est cependant toujours très ancré dans la culture populaire d’aujourd’hui et de nombreux auteurs l’évoquent tels que Graham Masterson dans son livre Walhalla  (1998) et George C. Chesbro dans Les bêtes du Walhalla  (1996).

 

Pratiquaient-ils des sacrifices humains ?

 

Oui, généralement avant une bataille, pour protéger un trésor enfoui ou lors de cérémonies rituelles. Adam de Brême décrit une de ces cérémonies sanglantes dans son œuvre Gesta Hammaburgensis ecclesiae pontificum qui raconte la christianisation des régions du Nord de l’Europe. « Tous les neuf ans, toutes les tribus suédoises célèbrent une fête à Uppsal... Le sacrifice se passe alors de la façon suivante : on offre neuf individus de chaque espèce d’êtres vivants masculins par le sang desquels on a coutume de se concilier les dieux. Les corps sont pendus dans un bosquet qui se trouve près du temple. » (Gesta Hammaburgensis Ecclesiae Pontificum IV, 27). Ces rituels sont avérés par le nombre de squelettes (humains et animaux) trouvés par les scientifiques aux environs du temple d’Uppsala.

 

Vikings

Paul VanDerWerf, CC BY 2.0

 

Pourquoi l’image des Vikings est-elle donc à ce point déformée aujourd’hui ?

 

La grosse majorité des textes qui nous sont parvenus ont été écrits des siècles plus tard par des chrétiens. Les historiens peuvent donc difficilement être sûrs de la véracité des témoignages. Même Storri Sturluson qui se passionnait pour l’ancienne religion, n’a pas pu s’empêcher d’entacher son œuvre avec de la morale chrétienne, d’y ajouter l’interpretatio christiana. Par exemple, il admet l’existence des femmes guerrières, mais fait en sorte qu’à la fin de l’histoire elles trouvent un mari, font des enfants et délaissent le combat. 

 

Il y a également de grosses hésitations liées à des soucis de traduction dus à la complexité de la poésie scaldique. Un des châtiments le plus connu et le plus évoqué dans la littérature ou au cinéma aujourd’hui est l’aigle de sang. Selon les versions, il s’agirait d’une méthode de torture qui consisterait soit à découper un aigle dans le dos de la victime, soit à lui briser toutes les côtes le long de la colonne vertébrale pour pouvoir déployer les poumons comme les ailes d’un aigle. Cette méthode est décrite dans Aigle de Sang, le tome 5 de la série Compagnons d’Hastings par Eriamel et Woehrel (1999) et dans les Guerriers Fauves par Viviane Moore (2006).

Cependant, certains linguistes pensent que le passage décrivant cette torture dans les textes anciens a été mal traduit et que les Vikings ne font « qu’offrir la victime aux aigles » : laisser le cadavre à l’air libre en somme (beaucoup moins cool…)

 

Enfin, l’image des Vikings a été largement déformée lors de la période romantique allemande avec le compositeur d’opéra Richard Wagner. Il s’est certes inspiré des légendes de l’époque et notamment du « Der Ring des Nibelungen » (L’anneau des Nibelungen), mais a vite transformé son œuvre en une gigantesque allégorie de la société allemande du XIXe siècle. 

 

JRR Tolkien a également beaucoup puisé dans les légendes nordiques pour créer l’univers de la Terre du Milieu dans le Seigneur des Anneaux et a même réussi à imposer au monde entier son point de vue sur tout le « bestiaire » fantastique. De nos jours, un elfe vit dans la forêt, court vite, est un excellent combattant quasi immortel et un nain est petit et vit sous terre dans la montagne… Dans les histoires d’origine, les elfes pouvaient être « sombres » et habitaient à Svartalfheim. Les nains n’étaient pas nécessairement plus petits que les hommes et peuplaient Nidavellir.   

 

Une image déformée de la civilisation scandinave est donc inévitable, car les auteurs voudront toujours faire apparaître les Vikings comme plus moraux ou plus impressionnants que ce qu’ils n’étaient vraiment. Et c’est aussi ce qui plaît aux lecteurs. S’ils ne voulaient que des faits réels, prouvés par des découvertes scientifiques, ils liraient les œuvres de Regis Boyer, professeur à la Sorbonne et spécialiste reconnu de la période.

 

Au fur à mesure des découvertes, les archéologues nous en apprendront de plus en plus sur ces incroyables hommes du Nord, mais je crois qu’il faut se résigner : le casque à corne restera sans aucun doute une de leurs (fausses) caractéristiques pour toujours…

 

En partenariat avec Allbrary

 

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Le viking qui voulait épouser la fille de soie

de Katarina Mazetti

De la Suède rurale à la ville raffinée de Kiev, une saga familiale foisonnante et documentée aborde des thèmes d'actualité, de la traite d'êtres humains à l'importance du métissage. On retrouve la verve savoureuse de l'auteur du Mec de la tombe d'à côté, avec du suspense, de l'amour, des combats et même de la poésie - eh oui, les Vikings n'étaient pas tous des brutes sanguinaires !

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