Lettre de rupture : Freud reprochait à Jung de se croire "normal"

Louis Mallié - 18.06.2014

Patrimoine et éducation - A l'international - Freud - Jung - Psychanalyse


Personne n'ignore la relation de camaraderie intellectuelle, puis de rivalité qui a lié et délié le père de la psychanalyse et le fondateur de la psychologue analytique. L'amitié - si toutefois on peut l'appeler ainsi, entre les deux hommes avait duré de 1906 à 1913. Le site de la très prestigieuse Library of Congress a mis en ligne la lettre manuscrite qu'avait envoyée Freud à Jung, mentionnant qu'il était plus utile à Jung de stopper ici toute relation...

 

 

 

 

Cela possède tous les traits d'une véritable histoire de cœur - et de déception. « Freud a d'abord vu en Jung un successeur capable d'accompagner le mouvement psychanalytique dans le futur » , commente le site de l'institution. « Mais à partir de 1913, la relation entre les deux hommes se tarit. Alors que Freud clame qu'il est « absolument faux » qu'il traite ses disciples comme des patients, on trouve pourtant dans la même lettre une mention de « la maladie » de Jung ». 

 

Freud se justifie alors en considérant comme « une convention entre analystes, le fait qu'aucun de nous ne doit se sentir honteux vis-à-vis de ses propres névroses. Mais celui [il fait allusion à Jung] qui persiste à dire qu'il est normal, laisse supposer que sa maladie lui ôte toute clairvoyance. Par conséquent, je propose que nous abandonnions complètement notre relation. »

 

Et d'invoquer le propre intérêt de Jung : « Je n'y perdrai rien, car la seule chose qui me lie à vous n'a été qu'un fil long et fin - les effets persistants des déceptions du passé. Vous avez tout à y gagner, à en juger par les remarques que vous avez récemment formulées, selon lesquelles une relation intime avec un homme inhibait votre indépendance scientifique. » Déception sincère, peur, ou bien mauvaise foi ? Dans sa critique de The Correspondance Between Sigmund Freud et C.G.Jung parue en 1974, le critique américain Lionel Trilling,  note que « Ni Freud ni Jung n'étaient bons l'un pour l'autre ; leur relation leur faisait adopter des attitudes fausses et des tons ambigus... » 

 

Certes, seule une étude comparative menée en profondeur peut sérieusement évaluer les différences entre psychanalyse et psychologies analytiques. Pour autant, le critique américain ne manquait pas de faire remarquer qu'une telle rupture était susceptible de donner un éclairage sur la rivalité idéologique qui s'apprêtait à opposer à jamais les deux pontes : « Les divergences intellectuelles et professionnelles entre les deux hommes, quelle que soit l'ampleur qu'elles aient pu prendre, n'auraient peut-être pas mené à une rupture si radicale si un conflit personnel ne les avait pas opposés. »