Martín Fierro, la revue argentine où débuta Jorge Luis Borges

Antoine Oury - 20.07.2016

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Le poème épique Martín Fierro est un des plus importants livres de l'histoire littéraire argentine : écrit par José Hernández entre 1872 et 1879, ce texte a une place centrale dans la constitution d'une identité argentine et l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne. Quelques années plus tard, Martín Fierro devient le nom d'une revue non moins importante pour la culture argentine, qui sera bientôt le support d'expression de nombreux écrivains locaux, dont Jorge Luis Borges...

 

Le numéro 4 de Martín Fierro, en 1924 (source)

 

 

Outre le poème d'Hernández, le magazine Martín Fierro tire son nom d'une publication anarchiste argentine de 1904-1905, et d'une autre, encore plus éphémère, en 1919, tournée vers les questions politiques et sociales et dirigée par Evar Méndez, intellectuel argentin.

 

En 1924, Evar Méndez se lance dans l'aventure d'une nouvelle publication qui s'étendra sur 45 numéros et perdurera jusqu'en 1927. Méndez en sera le principal directeur, même si d'autres prendront parfois le relais. « La référence dans le nom de la revue au poème épique de José Hernández signifie que les collaborateurs de la revue ont le droit de penser ce qu'ils veulent, mais évoque aussi la création typiquement argentine du poème : c'est sur cette base que se construit la pensée exprimée dans le magazine », explique Helaine Nolasco Queiroz de l'Universidade Federal de Minas Gerais (Brésil) au congrès de la société savante d'histoire du livre SHARP.

 

Pour préciser leurs idées, les collaborateurs de la revue publient dans le numéro 4 le Manifeste de Martín Fierro, signé par le poète Oliverio Girondo et également distribué dans les rues de Buenos Aires pour « définir notre destin en tant qu'artistes ». Les auteurs du manifeste exhortent leurs contemporains à soutenir le développement de l'Amérique comme continent indépendant, tout en « se souvenant que chaque matin ils utilisent du dentifrice venu de Suède, des serviettes de France et du savon d'Angleterre », façon de relativiser le nationalisme face au cosmopolitisme.

 

En tant qu'avant-garde, les « Martinfierristes » sont la proie des critiques, et notamment celles de Roberto Mariani, écrivain membre d'un groupe d'auteurs spécialisés dans les questions sociales avec, comme références, Dostoïevski ou Émile Zola. « Il accuse la revue de n'être qu'un écho de l'Europe, et en particulier de la France, et de n'avoir rien à voir avec l'Argentine ou les gauchos évoqués dans l'oeuvre originale. » La revue se fait en effet le relais de l'avant-garde argentine tandis que des mouvements similaires se déploient en Europe. « En réponse, les collaborateurs de Martín Fierro répliquent qu'ils ne ressentent pas le besoin d'être Argentins ou gaucho, et qu'ils défendent une littérature libre des aspects sociaux ou idéologiques. »

 

La revue était publiée tous les mois ou tous les deux mois, avec des numéros aux paginations irrégulières : Evar Méndez assurait que cette irrégularité « était la preuve de la qualité des textes », précise Helaine Nolasco Queiroz, qui travaille sur une thèse consacrée à l'avant-garde en Argentine, notamment à travers la revue Martín Fierro.

 

La revue s'était notamment “spécialisée” dans les fausses annonces mortuaires

(image via Archivo Lafuente)

 

 

La vie économique de la revue est par ailleurs assez chaotique, sans le soutien d'une grande institution et malgré ceux d'individus lettrés et fortunés. La réputation du magazine franchit malgré tout les frontières de l'Argentine pour atteindre l'Europe et le reste du monde : les contributions d'artistes et d'auteurs étrangers sont d'ailleurs courantes.

 

Martín Fierro attire rapidement de nombreux jeunes ou moins jeunes auteurs : d'abord, parce que la publication dans un magazine est plus aisée que celle d'un livre, et que les auteurs débutants sont plus facilement acceptés. Mais aussi parce que le débat d'idées très ouvert et l'humour caractéristique de la revue dénote. Jorge Luis Borges ne s'y trompera pas, avec des poèmes et des articles publiés, mais aussi Mario Bravo, Fernando Fader, Macedonio Fernández, Santiago Ganduglia, Samuel Glusberg, Norah Lange, Leopoldo Lugones ou Roberto Mariani lui-même, preuve que le débat était ouvert à tous.

 

Si la revue se contente de quelques pages et d'un papier de mauvaise qualité similaire à celui de la presse de l'époque, elle réserve une large place aux illustrations en noir et blanc, avec plus de 600 publiées sur les 3 années d'existence et les 45 numéros de Martín Fierro. Dessins, photographies, reproductions d’oeuvres d’art, de sculptures, d'architectures, de scènes tirées de films, couvertures de livres... L'iconographie est très riche même si les dessins et caricatures politiques, très présents à l'origine, ont tendance à laisser place à l'avant-garde et aux oeuvres d'artistes argentins, uruguayens, mexicains, français, italiens, espagnols, russes, allemands...

 

En 1927, Evar Méndez sabordera lui-même la publication pour éviter que certains des collaborateurs ne la transforment en tribune de soutien au candidat à la présidentielle Hipólito Yrigoyen.