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“Même après Paroles, Prévert refusait qu’on le désigne comme un poète”

Nicolas Gary - 11.04.2017

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Quarante ans après sa mort, Jacques Prévert semble toujours aussi populaire, accessible et plus encore : contemporain. Si les éditions Gallimard et Fatras ont apporté un soin tout particulier à commémorer cet anniversaire, l’homme jouit malgré tout d’une vivacité particulière.

 


Jacques Prévert et sa fille Michèle c.1948 © DR Coll.privée J.Prévert / Jacques Prévert cité Véron c.1960 © DR Coll.privée J.Prévert 

 

À quoi tient le talent ? « Dans le cas de Jacques Prévert, on peut mettre en avant son esprit acerbe, autant que sa grande connaissance du passé politique », explique sa petite-fille qui aujourd’hui gère la société Fatras. « On le retrouve aussi dans son acuité. Dans le film Les enfants du paradis, il fait dire à Anselme Deburau (incarné par Étienne Decroux) : “C’est vieux comme le monde, ça, la nouveauté !” C’est une vision et une force. »

 

Indéniablement, Prévert compte parmi ces personnalités en mesure de sortir de leur époque. Pourtant, la dimension populaire tire ses racines de ses premiers mouvements artistiques. « Ses débuts, c’est le cinéma », rappelle Eugénie Bachelot Prévert. « Il l’a toujours dit : son œuvre s’est diffusée rapidement de cette manière, mais également avec la chanson ou le théâtre. »

 

Prévert a longtemps fui les livres : « Même après le recueil Paroles, il refusait qu’on le désigne comme un poète. Ce qu’il a cherché au début, c’étaient d’autres moyens que le livre pour s’exprimer. »

 

Dans Mon frère Jacques, émission de 1961, réalisée par Pierre Prévert pour la télévision belge, il explique :

 

Aujourd’hui, les poètes sortent de Science-Po ou d’autres choses... C’est l’éthique, c’est la morale des poètes. Ce qu’ils oublient, c’est l’éthique de la Po : la poétique, par exemple, alors ils séparent toujours l’âme du corps. Il faut toujours qu’ils expliquent l’existence du grand critique qui est là-haut et qui nous juge, avec des trompettes ou n’importe quoi. Qu’est-ce que ça peut me foutre à moi, personnellement ? Ils ont un permis de chasse. Moi, je m’en fous... Moi, je suis braconnier.

 


Dans la nature même de son œuvre, protéiforme, on retrouve tous les genres : la chanson aussi bien que le texte qui, s’il est privé de musique, laisse aux mots la même force, et même une autre. « Sa force, et sa persistance, c’est l’œuvre globale, celle qui s’est immédiatement propagée. »
 

Une enfance présurréaliste

 

Quant à cette apparente simplicité, elle se mesure à l’aune de ce que, dans son enfance, Jacques Prévert côtoya les gens les plus humbles. « Ses parents étaient très modestes ; lui-même a fréquenté les quartiers pauvres, développant une puissante empathie. »

 

La famille de Jacques Prévert serait plutôt bourgeoise, mais totalement déclassée. Sa mère, Suzanne Catusse, était pauvre. Son père, André, connaissait régulièrement le chômage. Le grand-père paternel, travaillant à l’office central des œuvres de bienfaisance de Paris, viendra en aide à la famille en embauchant son fils comme assistant chargé d’inscrire les personnes au registre de l’aumône. Seulement, les pauvres ne devaient pas simplement être pauvres, ces enquêtes impliquaient un jugement moral. Encore fallait-il qu’ils méritent l’aide apportée.

Cette dimension méritoire était d’autant plus paradoxale qu’André, sa femme et ses enfants vivaient dans une certaine indigence. Le jeune Jacques accompagna son père lors des visites du jeudi, alors qu’il n’avait pas école.

 

Dans le même temps, le goût pour l’image se développe quand la famille, pas vraiment fortunée, sort au cinéma. « Ils sortaient souvent pour voir des films, ou quand son père, qui était proche de comédiens, l’emmène dans les coulisses des théâtres. Sa mère lui apprend à lire, ils vont visiter le musée du Luxembourg : toutes ces choses, il les raconte, en se souvenant combien il fut intellectuellement stimulé. »

 

Une personnalité forgée par toutes ces choses et bien d’autres. « On avait l’esprit facétieux dans la famille : le chat était appelé Loubet, du nom du président Émile Loubet. Dans Enfance, Jacques Prévert raconte qu’il entendait des manifestants criant : “À bas Loubet. À mort Loubet”. Il pensait, désemparé, que les manifestants parlaient de son chat : on voit là l’esprit fantaisiste, voire farfelu d’un père – une attitude présurréaliste. »

 

Un comportement des plus paradoxaux, quand on sait que le père était également de droite – un anti-dreyfusard affirmé. « Jacques Prévert a grandi avec l’image d’un père qui était un curieux personnage, c’est certain. »