Michel Tournier : “Ce que je veux, c’est être lu. Pour être lu, ce n’est pas la Pléiade“

Cécile Mazin - 19.01.2016

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A l’occasion d’une interview avec le journaliste Christophe Ono-dit-Biot, Michel Tournier, décédé ce 18 janvier 2016, évoquait des questions aujourd’hui cruciales. Être lu, un principe premier guidant l’auteur de Vendredi ou la vie sauvage, qu’il raconte dans cet entretien réalisé en avril 2015, Le temps des écrivains. C’est que la jeunesse passionnait Michel Tournier.

 

 

 

« Les élèves sont très durs. J’ai un exemple récent d’un élève qui s’est aperçu que ça avait un rapport avec Robinson Crusoé, de Daniel Defoe, il me dit : “Ça vous arrive souvent de recopier vos livres dans ceux des autres ?” Mais les élèves sont très contents. Je reçois très souvent des lettres de remerciements. », disait-il dans un entretien diffusé par les éditions Gallimard. 

 

« Je dis souvent aux enfants : il y a un grand bonheur dans la vie, c’est la lecture et si vous lisez, vous êtes quelqu’un de supérieur, vous êtes plus intelligent et plus heureux que ceux qui ne lisent pas et, où que vous alliez, vous avez un livre dans votre poche qui vous permettra de vous évader. »

 

La lecture, justement, passe par des modèles de livres accessibles, ceux qui n’impressionnent pas, ou ne ressemblent pas à des tombeaux pour les lecteurs débutants. 

 

C’est dans son fameux Journal extime qu’il relate la visite, un « mardi 4 février, [...] d’Antoine Gallimard à propos de ma Pléiade ». Et immédiatement, le romancier de souligner : « Je suis pas en Pléiade. [...] Je vais y être... Je n’y tiens pas vraiment, parce que, moi ce que je veux, c’est être lu. Or, pour être lu, ce n’est pas la Pleiade. »

 

C’est que cette collection des éditions Gallimard « est un spectacle. C’est à regarder. On regarde la Pléiade, dans un rayon [...] tandis que la lecture, c’est autre chose. Heureusement, il y a le contraire de la Pléiade, qui est le livre de poche. [...] Alors ça, ça y va ».

 

L’homme qui voulait être lu par le monde entier, et espérait intimement que personne sur Terre ne soit passé à côté de ses livres, établissait là un manifeste. Et par-dessus tout, ce sont les jeunes qui ont marqué son esprit. Mais ses ouvrages lui ont échappé. « Ce n’est plus moi. Je n’ai pas une ligne, un mot à changer, car ce n’est plus moi. »

 

« C’est très important d’être lu par des moins de 14 ans. Le simple fait que j’ai la certitude que dans un grand nombre de cas – je ne dis pas tous les cas – c’est le seul livre qu’il lira, c’est énorme. » Et de poursuivre : « Moi les livres que j‘ai lus à 10, 12 ans, c’est énorme la place que cela a tenue dans ma vie. » 

 

Loin d’être un lecteur idéal, l’enfant représente une promesse, « parce que la puberté est catastrophique, la sexualité qui arrive... » Avec ce regret immense : « Mon père est mort sans lire un livre de moi. »

 

L’émission est à retrouver sur France Culture, en podcast.

 

Cet encouragement à faire lire, qui passerait par un format spécifique, plus accessible, ne manquera pas d’évoquer de grandes questions. Les différents livres de Michel Tournier sont aujourd’hui disponibles en format numérique, mais lui-même ne semble pas s’être prononcé favorablement ni s’être opposé à ce format. 

 

S’il a manifesté tant d’enthousiasme pour le livre de poche, en tant que vecteur de la lecture pour les plus jeunes, aurait-il pu renier la capacité du numérique à être l’instrument d’une nouvelle vague de lecture ? « Je crois qu’un livre a toujours deux auteurs : celui qui l’a écrit et celui qui le lit », avait-il affirmé. Il comptait d’ailleurs dans les 30 livres les plus téléchargés illégalement, selon l’enquête établie par Le MOTif, EbookZ, où l’on retrouvait des auteurs comme Rowling, Robillard ou Stephenie Meyer (enquête de 2010).

 

Lire, dans tous les cas, avec le « devoir que de donner aux enfants envie de lire ». Cette dernière phrase n’est pas de Michel Tournier, mais de François Hollande, au cours d’un discours prononcé en mars 2013, devant l’interprofession. C’est d’ailleurs avec Michel Tournier que le président acheva son discours : « Si l’on veut donner des arguments pour ceux qui en manqueraient, je reviens à la belle phrase de Michel Tournier : “Lisez, lisez, cela rend heureux et intelligent”. »