Michel Tournier, écrivain géographe "passé de la bande dessinée à la philosophie"

Nicolas Gary - 21.01.2016

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La bibliothèque universitaire d’Angers dispose d’un fonds étonnant consacré à Michel Tournier. On n’y retrouvera ni manuscrit inédit ni œuvres originales manuscrites, loin de là. Constitué depuis 1994, c’est à l’initiative d’Arlette Bouloumié, et sous l’impulsion, « littéralement », du directeur de l’époque, Jean-Claude Brouillard, que ce travail de collecte a pu voir le jour. 

 

Michel Tournier, DR

 

 

L’actuelle directrice de l’établissement, Nathalie Clot, souligne l’enthousiasme permanent dont son prédécesseur faisait preuve. « C’est à lui que l’on doit d’avoir accueilli le Centre des archives du féminisme, alors que personne ne voulait s’en charger. Quand Arlette Bouloumié l’a sollicité pour accueillir des traductions des œuvres de Michel Tournier, il a immédiatement accepté. »

 

Une collecte minutieuse, et passionnée

 

Ainsi commence la constitution minutieuse d’un catalogue inédit. La rencontre entre l’écrivain et l’ancienne maîtresse de conférence débuta en 1985, alors que l’universitaire venait de soutenir sa thèse – portant sur l’œuvre de Tournier. « Il était au croisement entre l’éthologie et les lettres : avec Vendredi, j’ai reconnu l’influence de Lévi-Strauss. Ce fut le premier ouvrage que j’ai lu de Michel [Tournier] », se souvient-elle. En 1994 s’organise alors, le colloque de Cerisy, en présence de l’auteur. Des rencontres passionnées, fédérant la communauté de chercheurs. « La bibliothèque universitaire a surtout accompagné Arlette Bouloumié dans sa vision de ce projet de collecte. »

 

Dès 94, aidée par Michel Tournier, elle fit alors passer de nombreuses traductions, « en coréen, en biélorusse,  en chinois, avec une ferveur constante », précise Nathalie Clot. La bibliographie s’est ainsi constituée, enrichie d’articles parus que l’écrivain transmettait ou que la veille permettait de repérer. « C’est avant tout une forme d’inventaire dont nous disposons, parce que Michel Tournier tenait à conserver ses livres favoris, ses manuscrits, des lettres de proches, à Choisel. » 

 

Le fonds s’enrichit pourtant de textes inédits, comme des félicitations reçues de Jean d’Ormesson, ou de Jacques Chirac. « Ce sont les seuls dons qu’il fit, pour nourrir le fonds documentaire et bibliographique. Cela, et des photographies qu’il possédait en double – c’était l’un des fondateurs des Rencontres d’Arles ! » On retrouve à ce titre un courrier signé par Françoise Nyssen, des éditions Actes Sud. 

 

Un fonds à alimenter 

 

Des textes universitaires en français, anglais, allemand, italien, l’ensemble est riche de dizaines de documents. Entre 1994 et 2005, Michel Tournier assista chaque année aux conférences organisées, évoquant au fil du temps des sujets aussi vastes que la littérature jeunesse ou la Bible. Ces interventions sont bien entendu présentes. (voir ici les archives numérisées)

 

La BU dispose également de la collection Gérard Léman, réunissant sa correspondance avec Michel Tournier, achetée aux enchères en novembre 2012. Et quelques ressources audiovisuelles sont également à disposition. « La bibliothèque consacre un budget spécifique pour l’enrichissement du fonds qui possède actuellement l’ensemble des ouvrages écrits par Michel Tournier ainsi que les ouvrages critiques publiés sur son œuvre (y compris des ouvrages difficiles à trouver en France). »

 

 

 

« Michel savait parler aux enfants, et il appréciait de confronter sa pensée complexe avec leurs réflexions, parce qu’il avait un véritable talent de pédagogue. Il racontait des choses difficiles dans un langage simple. Et le contact avec les enfants lui permettait d’éprouver ce qu’il allait écrire. » Il n’était pas rare, d’ailleurs, qu’il entretienne une correspondance avec les enseignants. 

 

Les archives de Choisel, un précieux trésor 

 

Voyageur, souvent inquiet à l’idée de déplacements lointains, « il accepta facilement l’idée de ce fonds ». On le pensait ermite, reclus dans son presbytère, il s’avère qu’il entretenait des échanges forts et nombreux. Mais si la correspondance déposée au fonds relève de documents plutôt officiels, Arlette Bouloumié considère qu’il serait logique « que les manuscrits rejoignent le fonds constitué à Angers ». Un confort évident pour les chercheurs, bien entendu.

 

« Ce serait l’occasion de retrouver les livres majeurs dont il s’est inspiré pour son écriture. On en peut pas lire La goutte d’or, sans avoir pris connaissance de la thèse de Dominique Champault, Une oasis du Sahara nord-occidental, Tabelbala. Et ce n’est là qu’un exemple. » Tout cela ne pourra être possible qu’en prenant connaissance du testament littéraire. « Je pense que c’est une chose acquise : les écrivains tiennent beaucoup à leurs manuscrits et n’aiment pas s’en séparer. Il m’a parlé d’être son exécutrice testamentaire, mais il est trop tôt encore. »

 

 

 

D’ailleurs, si Michel Tournier n’avait pas de liens particuliers avec Angers, il y serait en bonne compagnie. Outre le fonds d’Hervé Bazin, Julien Gracq y a laissé quelques manuscrits. « Il faudra de toute manière que, avec cette disparition, le fonds s’enrichisse, au fur et à mesure, avec un catalogage qui facilite l’accès à ses œuvres. »

 

“Je suis un écrivain géographe”

 

Et dès lors qu’Arlette Bouloumié évoque ce point, elle devient intarissable : « L’œuvre est suffisamment variée pour que l’on ne s’ennuie pas », plaisante-t-elle. « Il était intéressé par la photographie, la philosophie. Il faut comprendre qu’il est arrivé en plein dans l’époque du Nouveau Roman, tombé comme un météore, lui le germaniste, chargé de ses références. Il le disait volontiers : “Je suis passé de la bande dessinée à la philosophie.” Et ses livres, en regard de la littérature de l’époque, étaient très différents. »

 

Un homme de description, peut-être. « Je suis un écrivain géographe », avait-il dit, et le paysage était l’un de ses terrains de jeu. Arlette Bouloumié se souvient : « Quand il était occupé par Les météores, son troisième roman, il disait écrire “un livre sur les ordures et le Saint-Esprit”. Or, cette question de l’évacuation des déchets, traitée dans le livre, a tout de même des échos très contemporains. »

 

L’année passée, Arlette Bouloumié a réalisé la publication, pour les éditions Gallimard, des Lettres parlées à son ami allemand Hellmut Waller (juin 2015). « Ce sont des échanges oraux, réalisés sur trente années, mais que Michel avait conservés : des cassettes que lui et Hellmut s'envoyaient, avec parfois deux ans entre deux réponses. Des choses incroyables, où il raconte notamment pour la première fois son voyage au Sahara, en 69. » 

 

Bien des choses restent encore à découvrir, mais les seules déclarations connues sont orales. Le plus précieux, et prisé par les chercheurs, est certainement à son domicile de Choisel. Mais pour connaître la fin de cette histoire, il faudra se montrer encore patient.