Orphée, Eurydice et la Mort : dans l'univers de Jean Cocteau

Partenaire - 11.12.2018

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Avec son Orphée, Jean Cocteau faisait entrer dans un monde où les miroirs, de son propre aveu, devenaient les portes qu’emprunte la Mort. Les Éditions des Saints-Pères ont publié un splendide fac simile de l'édition illustrée par l'auteur de la pièce, datant de 1944. Une version de luxe, accompagnée d’une postface signée par Dominique Marny, spécialiste de l’auteur. Un texte éclairant, qu'ils nous proposent de retrouver en intégralité.
 

Orphée Cocteau
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Descente aux Enfers


Le 17 juin 1926, le rideau du Théâtre des Arts à Paris se lève sur Orphée, une pièce en un acte et un intervalle de Jean Cocteau. Les comédiens Georges et Ludmilla Pitoëff endossent les rôles-titres d’Orphée et d’Eurydice. Marcel Herrand : celui d’un vitrier nommé Heurtebise. Souhaitant moderniser les mythes grecs, leur « retendre la peau », l’auteur a rendu contemporaine la démarche du poète de Thrace qui, désespéré par la mort de sa jeune épouse, descend aux enfers afin de la ramener chez les vivants.

Alors qu’il traverse l’une des périodes les plus sombres de son existence, Cocteau pense que ce thème pourrait l’aider à exorciser une part de son désespoir. En décembre 1923, il a affronté la disparition de Raymond Radiguet, le jeune romancier qu’il considérait comme son alter ego, celui auprès duquel il a rédigé Le Grand Écart puis Thomas l’Imposteur. Son compagnon d’écriture est décédé d’une fièvre typhoïde, alors qu’il n’avait que vingt ans ! Pour Cocteau, le désir de créer s’est émoussé, au point de vouloir tout arrêter.

En fumant régulièrement de l’opium et en se rapprochant de la religion, il tente d’apprivoiser son mal de vivre. Lors d’un séjour à Villefranche-sur-mer, il reprend timidement la plume et ses crayons. Puis, en s’observant dans le miroir, dessine trente-trois autoportraits accompagnés des pensées qui lui traversent l’esprit. En 1925, ils seront publiés dans un portfolio : Le Mystère de Jean l’oiseleur. L’élan est revenu !

L’année suivante, il retourne dans le port de la Méditerranée où il se sent chez lui et, à la fin de l’été, commence Orphée qui, après Antigone (1922), sera sa seconde pièce dédiée aux héros de l’Antiquité. Dans l’incapacité d’accepter l’absence de Radiguet, il ne peut rester insensible à l’idée de défier les Enfers afin de sauver l’être aimé. L’idée que le monde des morts et celui des vivants puissent communiquer s’impose. Reste à trouver comment circuler de l’un à l’autre : « Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne. » Cette allégation l’accompagnera jusqu’à son propre décès et s’imposera dans son film Orphée, tourné en 1949.
 

Une légende sans époque


Si l’histoire d’Orphée et d’Eurydice est suivie de bout en bout, Cocteau ne craint pas d’y rajouter ses propres créatures dont Heurtebise, une figure ailée, qui, sous la forme d’un vitrier en bleu de travail, devient le confident d’Eurydice puis le protecteur du couple. Cocteau a vécu la gestation de cet être dérangeant après s’être rendu chez Picasso. Rue La Boétie, dans l’ascenseur, il remarque une plaque en cuivre et, sous l’emprise de la drogue, lit le nom du fabricant : Heurtebise. « Je crus que je grandissais côte-à-côte avec je ne sais quoi de terrible et qui serait éternel. » Ainsi s’appellera l’individu auquel il donne naissance : « Je n’ai fait dans ma vie qu’un seul poème où la chance ne m’a pas quitté jusqu’au bout : c’est L’Ange Heurtebise. »

À côté des trois personnages principaux déambule la Mort jouée par Mireille Havet. Jeune, vêtue d’une robe de bal rose vif et d’un manteau de fourrure qu’elle enlève pour enfiler une blouse d’infirmière, elle cache son visage derrière un loup sur lequel sont peints des yeux bleus. Des gants en caoutchouc lui permettent de traverser les miroirs comme de l’eau. Azraël et Raphaël, ses deux aides, portent des uniformes et des masques de chirurgien.
 


Les costumes ont tous été créés par Gabrielle Chanel qui avait déjà travaillé pour Antigone. Cocteau a veillé sur chacun des détails. Ainsi que sur le décor de Jean Hugo : ce salon dont l’étrangeté « rappelle les aéroplanes ou navires trompe-l’œil chez les photographes forains ». Un miroir laisse entrer et sortir les personnages par un praticable qui débouche des coulisses. On y voit un box en forme de niche où est enfermé un cheval blanc dont les pattes ressemblent à des jambes d’homme. Rappelant les séances de spiritisme qui avaient intéressés Cocteau, Radiguet, Auric et les Hugo, l’animal répond aux questions qu’on lui pose à coups de sabot.

Dans cette œuvre singulière, Cocteau insiste pour que la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement : « Il faut un de ces orages qui rafraîchissent l’air. » Le public est surpris. Sans doute ne comprend-il pas, qu’à travers Orphée, Cocteau tente d’approcher le mystère de la poésie et les origines de l’écriture. « Nous jouons très haut et sans filet de secours ! » Si le couple Pitoëff emporte l’adhésion, la pièce déconcerte. On ne comprend pas « grand-chose » à cette farce... qui est néanmoins reprise en 1927. Cocteau y jouera le rôle d’Heurtebise...
 

Je décalque l’invisible


Publié pour la première fois chez Stock en 1927, le texte sera de nouveau proposé en 1944 par Rombaldi. À la demande de cet éditeur, Cocteau l’illustre de quarante lithographies originales, exécutées l’année précédente puis tirées sur les presses à bras de Desjobert. Le livre est achevé d’imprimer le 15 avril 1944. 


 


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