Philéas Lebesgue : Sur la terre comme aux songes éperdus

Auteur invité - 24.12.2019

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PORTRAIT – Philéas Lebesgue passa sa vie dans une ferme aux confins du Beauvaisis, y vécut les deux guerres mondiales, fut une figure des lettres de son temps et laisse une œuvre qu’il est grand temps de redécouvrir.


Philéas Lebesgue

 

Est-ce le prénom qui lui donne ce côté suranné et mystérieux ? Pourquoi donc Philéas ? C’est en fait le nom du saint qu’on célébrait le 26 novembre 1869 . À moins que l’inauguration du Canal de Suez le 17 novembre de la même année, largement médiatisée, ait fait resurgir dans les campagnes le souvenir de ce saint évêque égyptien ! Monsieur et Madame Lebesgue, cultivateurs aisés à La Neuville-Vault, petit village à la lisière du Pays de Bray et du plateau picard, baptisent donc ainsi le rejeton né ce jour-là.
 

De l'enfance à l'homme


Le gamin est assez doué pour les études, mais une paratyphoïde va les interrompre juste après la 3e. Le voici cloitré, dans un état d’intense fatigue, dans la ferme familiale. Que faire ? Sinon étudier, se passionner pour la littérature, les langues et commencer à écrire de la poésie. En fait, c’est toute son existence qui vient de basculer. Côté pile, ce sera la ferme, les durs travaux des champs, toute sa vie durant.

« Quinze jours de travail acharné ne seront pas de trop pour me permettre d’achever mes semailles de froment », écrit-il par exemple à l’un de ses amis (Lettre du 25 octobre 1924 au directeur de l’École normale de Beauvais et historien). Côté face, l’écriture : des recueils de poèmes au symbolisme affirmé, des chansons, des contes en français et en picard, des romans, des pièces tragiques...

Ce serait déjà beaucoup pour le commun des mortels. Pas pour Philéas. Car non content d’écrire, il se passionne pour les langues étrangères. Il les apprend en autodidacte et traduit des ouvrages de l’espagnol, du grec moderne, du portugais, du serbo-croate et même du breton qu’il a découvert avec la bonne, pendant son enfance. Il présente ces littératures dans de nombreuses revues, et particulièrement le Mercure de France. Il y sera, entre 1896 et 1940, le rédacteur de centaines de chroniques de littératures étrangères.
 

L'instinct du traducteur


C’est d’ailleurs ainsi qu’il est l’un des premiers à saluer, dès 1913, soit cinquante ans avant sa découverte en France, l’œuvre d’un poète portugais, du nom de Fernando Pessoa. Traducteur, critique, il entretient une correspondance fournie avec de multiples interlocuteurs. Malgré le pillage de sa bibliothèque en 1940, 25 000 lettres reçues par l’écrivain se trouvent encore aujourd’hui dans la ferme familiale. Grâce au travail de bénédictin de François Beauvy, on peut retracer aujourd’hui les fils entrecroisés des relations du poète avec plus de 500 correspondants du monde entier.

Si beaucoup sont désormais un peu oubliés, on croise par exemple Georges Duhamel, le peintre Henri Le Sidaner, le prix Goncourt René Maran, Henri Pourrat, Ezra Pound, Louis Pergaud, Frédéric Mistral...
 

Notre diable d’homme se passionne encore pour l’ésotérisme, plus exactement pour le celtisme (il sera intronisé grand druide en 1933), pour le picard bien sûr, pour les arts et traditions populaires. Intéressé par la politique et les affaires du monde, il rédige de nombreux éditoriaux pour le journal local, La République de l’Oise, jusqu’en 1941, puis reprend dans le nouveau titre du journal, L’Oise libérée, en septembre 1944. On s’en voudrait de ne pas relever qu’il fut aussi le maire de sa commune durant près de 40 ans, de 1908 à 1947.
 


Maison à Le Neuville-Vault (Oise) et sa bibliothèque © E. Georges / D.R


 

Lebesgue est un véritable phénomène. Inclassable, échappant à l’entendement. Et cela va lui jouer un bien mauvais tour. Car très vite, on s’extasie devant l’image — simpliste — du poète paysan, au point d’occulter toute la diversité, toute la richesse, toute l’intelligence de son œuvre. Après sa mort en 1958, il tombera presque complètement dans l’oubli, malgré le travail inlassable de l’association des amis de Philéas Lebesgue.
 

Écrivain, et poète


Outre ses nombreuses publications, celle-ci a réussi à protéger la maison de l’écrivain, l’un de ses membres s’en portant acquéreur, permettant à sa petite-fille de demeurer sur place. On peut espérer qu’une solution puisse, avec le concours d’une collectivité publique, permettre sa sauvegarde définitive, la protection des milliers de livres et de lettres qu’elle contient encore. Et pourquoi pas devenir le centre intellectuel d’une redécouverte de son œuvre. Elle a débuté grâce aux éditions du Trotteur ailé qui ont réédité en 2008 Terre picarde et en 2010 un roman d’inspiration médiévale de Lebesgue, Le Sang de l’autre.
 

Du poète d’abord. Par exemple, celui des Chansons de Margot, des poèmes autant que des chansons, puisque Lebesgue en avait aussi composé la musique.

Mes pas dans les tiens, mon père,

Étouffent leur bruit mou, ce soir, Dans la bruyère
Où tu vins si souvent t’asseoir, Pour y bercer le rêve austère ; Mes pas dans les tiens,

Mon père :
Je me souviens !

Voici le ruisseau, mon père,
Où nous buvions loin des regards La belle eau claire ;
Voici la prairie aux grisards ; Voici le sentier aux fougères ; J’entends le ruisseau,
Mon Père,
Dans un sanglot...
[...]
 



Héritage littéraire


Mais le poète et traducteur s’illustre aussi dans sa traduction en français contemporain de six lais d’amour de Marie de France, à partir de l’original médiéval. Et que dire de ses pénétrantes analyses géopolitiques. Par exemple en 1916, lorsqu’il étudie, à propos de l’œuvre de Stefanovic Karadžic qui forgea le serbo-croate, le principe des nationalités. « On croit s’appuyer, note-t-il, sur la Race et la Race s’émiette sous les doigts de l’investigateur. Aucune race n’a pas subi de métissages multiples et séculaires. »
 

La langue, voilà bien d’ailleurs l’une de ses passions maîtresses. Il publie en 1904 un Au-delà des grammaires. Il imagine les origines de la parole : « Le cri simple, rauque, explosif se modula, les voyelles se marièrent, la diphtongue naquit, la voyelle spirante fut créée... » Son exploration toute personnelle est néanmoins nourrie de nombreux travaux universitaires et d’un profond humanisme. Il revient, quelques années plus tard, dans Le Pèlerinage à Babel, sur ses analyses, mais en adoptant la forme plus ludique du voyage d’un indigène, chargé par son roi, de venir en France en mission d’études.

C’est qu’au Counani, on parle français mais on ne sait pas l’écrire. Et il est hors de question de se plier aux règles de l’Académie française. C’eût été trop ridicule. Et il y a trop d’incohérences. C’est drôle, enlevé et les derniers mots résonnent comme une maxime : « Les songes éperdus bourdonnent autour de moi. Rêver ! Rêver. »
 

Sous l’if qu’il a souhaité au-dessus de sa tombe dans le petit cimetière de La Neuville-Vault, ce diable d’homme, ami indéfectible de la tempérance, conjugue-t-il encore le Verbe ? « Ah ! Qui dira la vertu, l’énergie qu’on y peut concentrer ? Matière au feu rougie, mais au feu de l’esprit immortel, il prévaut sur le poids de la terre et la fureur du flot. » (Les Argonautes, janvier 1909)
 


Pascal Allard

   



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