Qui était Leibniz : algorithme, monades et optimisme, le génie universel

Nicolas Gary - 01.07.2018

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Il n’a pas eu bonne réputation en France, Gottfried Wilhelm Leibniz : Voltaire s’est chargé de nous le présenter sous les traits les plus idiots et naïfs. Le philosophe et philologue allemand est pourtant mis à l’honneur du calendrier de Google ce 1er juillet. Un doodle simple, qui évoque surtout la dimension mathématique de l'homme.



Statut de Leibniz à Leipzig – Ad Meskens, CC BY SA 3.0

 

Gottfried Wilhelm Leibniz naquit à Leipzig le 1er juillet 1646, pour mourir à Havovre en novembre 1716. Il accumula les métiers, depuis la philosophie en passant par les mathématiques, mais également bibliothécaire ou encore philologue. Dans l’histoire allemande de la pensée et des idées, il est considéré comme l’un des derniers génies universels… et pas juste outre-Rhin. 

 

Il parvint à anticiper les outils informatiques à plus de trois siècles de distance avec le calculus ratiocinator, qui permet d’opérer des calculs complexes. Il s’agit littéralement d’une forme d’algorithme qu’il baptisa « juge des controverses » et qui serait en mesure de pouvoir établir la vérité pleine et entière d’un propos. Et dans cette perspective, le philosophe imagine une machine qui serait en mesure d’opérer ces calculs d’authentification du vrai. 

 

Pour certains, la machine de Turing, qui relève de l’informatique théorique en tant que modèle abstrait du fonctionnement des appareils mécaniques de calcul, serait un descendant du calculus ratiocinator. 

 

Métaphysicien, il parvint à imposer deux preuves de l’existence de Dieu, désignées comme ontologiques et cosmologiques. Et pour assimiler la situation paradoxale d’un univers où le mal existe, en dépit de la bienveillance divine et son omnipotence, il aboutit au concept de meilleur des mondes possibles. 
 

que nous reconnaissions en Dieu, en même temps que l'architecte du monde matériel, aussi et surtout le Roi des esprits, dont l'intelligence a tout ordonné pour le mieux et a créé l'univers comme l'État le plus parfait possible sous le gouvernement du plus puissant et plus sage des monarques.


Cette notion est développée dans Essais de Théodicée, paru en 1710. Il tâche ici de résoudre ce qui semble incompréhensible : comment un Dieu peut-il être tout à la fois super cool, hyper balèze et super intelligent, et dans le même temps, laisser des navires de migrants couler en pleine Mer Méditerranée ? 
 

tous les inconvénients que nous voyons […] toutes les difficultés qu’on se peut faire, n’empêchent pas qu’on ne doive croire raisonnablement, quand on ne le saurait d’ailleurs démonstrativement […], qu’il n’y a rien de si élevé que la sagesse de Dieu, rien de si juste que ses jugements, rien de si pur que sa sainteté, et rien de plus immense que sa bonté.

 

Pour Leibniz, c’est parce que nous sommes dans le meilleur des mondes possibles : Dieu a optimisé l’univers, et parmi toutes les solutions qui s’offraient à lui, celle où nous vivons est donc le choix le plus efficient. Difficile de croire que cet argument ait convaincu, et d’ailleurs, Voltaire s’attacha méticuleusement à ridiculiser cette idée.



le doodle Leibniz
 

Dans le célèbre Candide, le personnage du Dr Pangloss, au croisement des doctrines de Leibniz et Maupertuis, passe pour un optimisme acharné. À répéter à son disciple Candide que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, Voltaire oppose des situations plus invraisemblables et désespérantes les unes que les autres. Mais comme est pour le mieux, alors aucune raison de s’en plaindre…

 

On retrouve évidemment cette même idée d’utopie tragique dans le titre choisi pour la traduction du roman dystopique d’Aldous Huxley, Brave New World, rendu par Le meilleur des mondes. Double faisceau de références, par ailleurs, puisque Huxley tire son titre d’une pièce de Shakespeare The Tempest, antérieure à Leibniz d’une trentaine d’années. Le personnage, d’Huxley, John le Sauvage, répète cette phrase comme un mantra, tout en démontrant l’aliénation du monde où il évolue. Jules Castier, à l’époque de sa traduction pour Plon en 1932, ne put manquer l’allusion à Voltaire, et donc à Leibniz.

 

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Mais plus intéressant, Leibniz nous a laissé un autre concept, bien plus intéressant : celui de monade. Cette unité psychique tend vers une forme de perfectibilité — dont s’inspirera Rousseau pour partie. En tant qu’entité simple et indivisible, la monade est la base humaine et toute société se compose ainsi de ce regroupement : des consciences qui, par analogie, imaginent et se représentent les autres comme semblables à eux. 
 

La phénoménologie de Leibniz pose alors la mort et la vie comme de simples actions qui défilent devant nos yeux. Dans le même, temps, c’est tout une approche de l’intériorité et de l’évolution intérieure que connaît l’humain qui va intéresser le philosophe dans cette approche.

 

La notion sera d’ailleurs reprise dans un roman de science-fiction signé Robert Silverberg, The World inside, traduit en 1974 par Michel Rivelin sous le titre Les monades urbaines

 

La planète Terre en l’an 2381 : la population humaine est entassée dans de gigantesques immeubles de plusieurs milliers d’étages. Dans ces monades, véritables villes verticales entièrement autosuffisantes, tout est recyclé, rien ne manque. Seule la nourriture vient de l’extérieur. Ainsi, l’humanité a trouvé le bonheur. Des bas étages surpeuplés et pauvres aux étages supérieurs réservés aux dirigeants, tous ne vivent que dans un but : croître et se multiplier. Plus de tabous, plus de vie privée, plus d’intimité.
Chacun appartient à tout le monde. La jalousie et le manque n’existent plus. Contentez-vous d’être heureux. La monade travaille pour vous et maîtrise tout. Quant à ceux qui n’acceptent pas le système, les anomos, ils seront eux aussi recyclés. Pour le bien-être du plus grand nombre...


 

Chose amusante, cette dystopie d’une planète où 75 milliards d’êtres humains cohabitent sans peine finit par croiser les mêmes thématiques que celles de Huxley : de l’utopie sociétale, à la réalité dictatoriale. 
 

Laissez cet univers aussi perturbé
que vous l'avez trouvé – si possible

 

Enfin, et juste pour s’amuser, notons que Leibniz avait théorisé la characterisitca universalis, une forme de langage absolu, en mesure d’exprimer (et de faire comprendre), tous les concepts mathématiques, scientifiques ou métaphysiques. Elle aurait bien entendu servi tout particulièrement pour le calculus ratiocinator. La langue serait d’ailleurs le premier pas vers l’aboutissement de sa méthode de calcul.  

 

 

Par ailleurs, et pour ceux qui auraient plus envie d’international que d’Europe, rappelons que le 1er juillet est également la date de commémoration du Canada, en 1867.  

 




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