Recopier mot à mot Hemingway, Fitzgerald ou Faulkner pour apprendre à écrire

Clément Solym - 06.06.2017

Patrimoine et éducation - A l'international - Ernest Hemingway Adieu armes - Gatsby Magnifique Fitzgerald - Hunter S. Thompson


Si Aragon jurait n’avoir jamais appris à écrire, Hunter S. Thompson avait une méthode bien à lui. Le fer de lance du gonzo journalisme, adepte des drogues les plus diverses, avait ses héros littéraires, et ses propres solutions pour se faire la plume. 


Typewriter
Felipe Miguel, CC BY SA 2.0

 

Thompson s’est suicidé en 2005 : de lui, on a gardé le gonzo, le goût des armes et celui de la came. Mais dans ses aspirations littéraires, deux titans avaient une place de choix : Ernest Hemingway et F. Scott Fitzgerald. Pour le second, la vénération était absolue, et a même structuré son rapport au texte.

 

En effet, Thompson avait l’habitude de taper à la machine des pages enchères de Gatsby le Magnifique, juste, disait-il, pour éprouver la sensation d’écrire aussi bien. Quand son livre Fear and Loathing in Las Vegas sort, en 1972, c’est d’ailleurs une forme de prolongement de Gatsby : le roman devait évoquer la mort du rêve américain.

 

L’acteur Johnny Depp, qui était devenu un proche de l’écrivain jusqu’à l’incarner l’écran pour l’adaptation du livre, se souvenait en 2011 de tout le travail que Thompson avait réalisé. « Vous savez qu’Hunter a recopié The Great Gatsby ? Il s’est penché sur chaque page que Fitzgerald a écrite, et il l’a recopiée. La totalité du livre. Et plus d’une fois. Parce qu’il voulait savoir ce que l’on ressent en écrivant un chef-d’œuvre. »

 

Dans ses différentes lettres, Thompson faisait régulièrement référence à Fitzgerald, qu’il considérait comme un puissant concurrent. Il commença à retaper le roman en 1958, alors qu’il cumulait plusieurs boulots dans des journaux. 

 

Tout ce travail préparatoire le mènera à l’écriture du récit fracassé de Las Vegas – dont le titre originellement envisagé fut The Death of the American Dream. Pourquoi ? Parce que Gatsby aurait pu s’appeler The Death of the Red White and Blue, référence aux couleurs du drapeau américain.

 

Mais une fois que l’on a goûté au meilleur, on en veut d’autre : ainsi, cet exercice de recopie ne s’est pas limité à Gatsby. Par la suite, Thompson s’est remis sur sa machine à écrire, cette fois avec L’Adieu aux armes, d’Ernest Hemingway. À la splendeur déchue, succède donc la force tranquille et implacable. 

 

À travers diverses biographies, on apprend également qu’il a pratiqué cette recopie avec certaines histoires de Faulkner, cette fois pour explorer le rythme de la prose. Mais ce n’est pas tout : Brave New World, d’Aldous Huxley, est également passé par la machine de Thompson. 

 

Prendre la place, même pour apprendre, la sensation était vertigineuse. 

 

Cette méthodologie serait absurde ? Pas tant que cela : un certain Jorge Luis Borges s’était amusé dans un recueil de nouvelles, Ficciones, publié en 1944, à raconter l’histoire de Pierre Ménard autor del Quijote. Le romancier avait inventé un écrivain fictif, dont la vie s’est articulée autour d’un projet secret : réécrire, dans la langue archaïque de Cervantes, le livre de Don Quichotte. 

 

On n’aura jamais vraiment su ce qui avait motivé l’écriture de ce texte par Borges – ni même si Thompson a pu lire ce texte. Mais après tout, cette mise en abîme devient totalement folle : si Don Quichotte est le héros à la quête stupide, voire irréalisable, l’entreprise de Ménard est finalement à la hauteur – au niveau, du moins – des motivations de Quichotte. 
 

Que faut-il boire pour devenir écrivain – à moins que ce ne soit l'inverse ?


Et puis Ménard entend véritablement réécrire le Quichotte, pas simplement le recopier – puisant dans des siècles d’influences littéraires pour conférer au roman une autre vision, une structure différente. Au point que l’on puisse voir Nietzsche surgir dans les pages de ce palimpseste...

 

De là à dire que Thompson aurait savouré de se battre contre des moulins à vent... Peut-être, aujourd’hui, un jeune salarié cumulant les petits boulots est en train de réécrire Fear and Loathing in Las Vegas d’une main, tout en pianotant de l’autre sur son smartphone En attendant Godot. 

 

via Guardian, Open Culture