Republier Mein Kampf : seul compte d'avertir clairement le lecteur

Cécile Mazin - 30.10.2015

Patrimoine et éducation - A l'international - Mein Kampf - Adolf Hitler - publier Fayard


Depuis que les éditions Fayard ont fait part de leur intention de publier une nouvelle traduction de Mein Kampf, les réactions n’ont pas manqué. Celle de Jean-Luc Mélenchon, en tête de liste, porte la voix de ceux qui souhaitent ne pas voir l’ouvrage revenir sur le marché. D’autres, plus nuancés, se demandent si c’est Hitler qui attire les éditeurs, chose qui les empêcherait de revisiter la traduction de Kafka.

 

Negative influence

Val Kerry CC BY 2.0

 

 

De son côté, l’association Initiative de Prévention de la Haine considère que la polémique autour de la réédition est vaine. Cette organisation, qui travaille et débat de cette épineuse question depuis 2009, « s’étonne qu’il y ait débat sur la réédition du livre ou non une fois mis dans le domaine public ». Et de noter que, pour trouver l’ouvrage, il suffit, depuis une vingtaine d’années, de disposer d’une connexion à internet : des exemplaires s’y trouvent, sans aucune approche critique ni pédagogique. 

 

« Ce qui importe, c’est d’enseigner les conséquences de la propagande raciste et antisémite, pas de se battre sur le terrain stérile de “faut-il ou non” republier un livre accessible en deux clics sur internet ou les sites de vente de livre », note l’association. Elle en appelle ainsi à la responsabilité des uns et des autres, et tout particulièrement des éditeurs, papier ou numérique. Il importe que le livre fasse l’objet d’un avertissement déjà « traduit en plusieurs langues » qu’elle met disposition. (ici en PDF)

 

Certains jugeront choquante la publication de Mein Kampf plus de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des survivants, des familles de victimes du national-socialisme, risquent d’être heurtés par le fait même que l’ouvrage d’Adolf Hitler soit encore rendu disponible. Mais il est nécessaire de se rappeler que Mein Kampf n’a pas cessé de circuler à la mort d’Hitler et qu’il est encore largement lu, voire valorisé à travers le monde. L’ouvrage est également facilement disponible sur Internet. Les idées racistes, la xénophobie, l’antisémitisme, la haine de l’autre, sont toujours présentes en Europe et dans le monde d’aujourd’hui. 

 

On assiste même à un regain de la diffusion de ces appels à la haine et à la violence, facilitée par les nouvelles technologies, par Internet et les réseaux sociaux. Mein Kampf est disséminé par ces canaux, souvent dans des versions tronquées qui masquent une partie des idées les plus à même de repousser le lecteur. Le présent avertissement rappelle la responsabilité de l’éditeur d’une telle publication et la nécessité pédagogique de rappeler que des mots peuvent être meurtriers. 

 

« Il s’agit du prolongement de la solution jurisprudentielle obtenue devant les tribunaux français depuis 1978 (TGI 17e chambre présidée par Mme Simone Rozes) et 1979 (Cour d’Appel de Paris) qui est le seul pays à avoir permis de faire de la réédition de Mein Kampf un tournant d’avertissement pédagogique. » Une approche que revendique l’IPH. 

 

L’association compte également faire paraître le 18 janvier prochain un ouvrage, Pour en finir avec Mein Kampf, aux éditions Le Bord de l’eau. Ce livre fait le point sur le retour de Mein Kampf et de sa haine extrême dans le domaine public, notamment en ligne, et explique la force du contre-discours, et d’un label anti-haine original, initié par les auteurs. Il est coécrit par David Alexandre, Philippe Coen et Jean-Marc Dreyfus.

 

En janvier 2016, Mein Kampf tombe dans le domaine public, 70 ans après la mort de son auteur, Adolf Hitler. L’application du droit d’auteur, qui a été conçu à l’origine pour mettre à la dis — position de l’Humanité les grandes œuvres de l’esprit, permet la libre republication d’un texte de haine, d’un texte qui a été un programme pour le totalitarisme et a annoncé la Seconde Guerre mondiale et la Shoah. Cet ouvrage analyse le contenu du livre d’Hitler retrace son histoire méconnue, y compris son destin éditorial après la Seconde Guerre mondiale. Il se demande pourquoi le livre se vend encore dans de nombreux pays, parfois en grand nombre (comme en Turquie ou en Inde). Le livre a connu une renaissance depuis 1989, a été réimprimé dans de nombreux pays, se vend largement. Les auteurs s’interrogent ensuite sur ce qu’il faut faire face à la republication de Mein Kampf, tout en s’inquiétant d’un nouveau type de diffusion : la distribution libre sur Internet. Les messages de haine sur Internet sont torrentiels, mais très variés : depuis les insultes personnelles jusqu’à la vente d’ouvrages islamistes.

 

Plusieurs solutions sont analysées, pour finalement retenir l’idée de la responsabilisation à la fois des éditeurs et des lecteurs. Les auteurs proposent l’insertion d’un avertissement pédagogique pour toute republication ou nouvelle traduction du livre. L’originalité de cet essai est qu’il combine une réflexion historique à une analyse juridique. Il lie ainsi de nombreux sujets : la mémoire des crimes nazis, la résurgence de la haine, le rôle d’Internet dans la discussion du racisme et de l’antisémitisme, l’adéquation du droit d’auteur à la situation contemporaine. Le livre est finalement une réflexion plus générale sur la façon dont les démocraties doivent se protéger contre leurs ennemis.