Robert Laffont à Salinger : “Vous occupez une place à part...”

La rédaction - 29.01.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Robert Laffont - JD Salinger - Attrape-cœurs


Novembre 1964. Alors que la maison d’édition Robert Laffont publie le roman de JD Salinger, L'Attrape-cœurs, l’éditeur reproduit sur les rabats de la couverture des critiques élogieuses – sans l’accord de l’auteur... qui lui manifestera son mécontentement. Le romancier américain n’appréciait pas beaucoup la publicité ni l’exercice de promotion. Embarrassé, Robert Laffont adresse une longue lettre à Salinger. Plus qu’une simple justification, une déclaration. 

 

 

 

« Il y a fort longtemps que je désirais vous écrire personnellement. Je n’avais jusqu’ici jamais osé le faire tellement votre personnalité m’apparaissait lointaine et quelque peu redoutable. Si je m’enhardis aujourd’hui, c’est à cause de la petite dédicace qui se trouve au début de votre dernier livre : Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers et qui brusquement établit un lien de complicité affectueuse entre vous et vos lecteurs. Or, ne suis-je pas avant tout votre lecteur, et, je m’en flatte, un des plus fidèles ? J’aime la “famille Glass”, je ne m’y sens pas étranger mais admis comme une relation sympathique qui assiste heureux et quelque peu ébloui à ses ébats. 

 

Alors pourquoi faut-il que brusquement le lecteur se transforme en éditeur ? [...]. Chaque fois que je publie un de vos livres, avec une attention chaque fois renouvelée et partagée par tous mes collaborateurs, je tremble en me demandant de quel côté la foudre va tomber. Malgré tous nos soins, l’orage éclate toujours. Cette fois-ci il est motivé par la publication d’extraits de critiques parues sur les œuvres précédentes. 

 

C’est une pratique habituelle chez nous et aucune interdiction n’avait encore été exprimée dans la longue liste de ce qui nous était défendu. Par contre, il était bien prévu que la jaquette de l’édition vous serait transmise, ce qui n’a pas été fait et ce dont je m’excuse réellement. Vous devez trouver que ces Français sont d’une incorrigible légèreté. Je pense que vous seriez un peu plus indulgent si vous oubliiez un instant la structure des grandes maisons d’édition américaines pour comprendre ce qui se passe en France. 

 

Nos possibilités étant plus limitées du fait d’un public plus restreint, les maisons d’édition françaises ne présentent, en général, pas l’aspect de big business qu’elles offrent aux États-Unis ; en particulier, il n’y a pas cette différence entre le “publisher”, gros monsieur chargé des finances et de l’administration, et l’“éditeur”, le complice et l’ami de l’auteur. Nous avons la chance, sans laquelle je ne concevrais même pas notre métier, de réunir encore en une seule tête ces deux rôles. Éditer reste avant tout pour moi une joie, une passion ; c’est un jeu que je gagne lorsque je réussis à faire aimer aux autres et à un plus grand nombre possible ce que j’aime et j’ai choisi. C’est un jeu vivant, inégal, difficile. 

 

J’ai horreur de m’y livrer seul et à plus forte raison en opposition avec ceux que je représente, c’est-à-dire mes auteurs. Parmi tous ceux-ci, tous mes amis le savent, vous occupez une place à part. [...] » 

 

Les éditions Robert Laffont republieront en février L’Attrape-cœurs, à (re)découvrir.