ScanPyramids : différents regards pour "appréhender différemment les pyramides"

Nicolas Gary - 02.12.2015

Patrimoine et éducation - A l'international - pyramides architecture - Egypte expédition - science analyse


Pour aller à la rencontre des pyramides égyptiennes, la mission Scan Pyramids, pilotée par HIP Institut, pour Heritage, Innovation, Preservation, a choisi d’associer les compétences les plus diverses. Conduite par l'Institut et la Faculté des ingénieurs de l'université du Caire représentés respectivement par Mehdi Tayoubi et le professeur Hany Helal, l’expédition comptait dans ses rangs le dessinateur François Schuiten. Ou comment l’aquarelle a participé à l’exploration des secrets qu’abritent encore les pyramides de Gizeh...

 

La vallée des rois © François Schuiten

pour HIP.Institute / ministères égyptien des antiquités / Faculté des ingénieurs du Caire

 

 

« Nous sommes un peuple de nains visitant une nation de géants », écrivait David Roberts dans son journal. Parti pour l’Égypte, ce peintre écossais du XIXe siècle a changé le regard de l’Occident sur l’Orient : ses aquarelles montrant des scènes de vie et des monuments ont laissé une empreinte profonde. Et à l’heure des gadgets numériques les plus sophistiqués, il rappelle l’importance que peut prendre le regard d’un dessinateur, sur des édifices millénaires.

 

La mission de HIP a démarré officiellement le 22 novembre, avec pour projet de réunir les technologies les plus contemporaines pour pénétrer au cœur des pyramides. Pénétrer, sans envahir : l’approche est celle de scientifiques, et non d’archéologues ou d’égyptologues. 

 

Thermographie infrarouge, drones, ScanPyramids est part, comme l’écrivait Baudelaire, à la recherche d’un inconnu, dont chacun pressent l’existence. Peut-être des salles secrètes, peut-être des révélations sur la fabrication... Et finalement, parmi les premières découvertes, ce sera celle d’une anomalie thermique, détaillée par Science et Avenir, montrant un différentiel de 6 °C entre deux blocs, situés sur la face est de la pyramide de Kheops.

 

« Autour de cette pyramide, le projet réunissait la Faculté des ingénieurs du Caire et l’HIP, pour tenter de comprendre la construction », nous explique François Schuiten, dessinateur pris dans l’aventure et engagé dans le projet HIP. « Mehdi Tayoubi m’avait demandé d’apporter le regard du dessinateur, sentant que cela établirait un lien entre toutes les problématiques que nous rencontrerions. » Et voici comme l’auteur de La Douce ou Revoir Paris, avec Benoît Peeters, se retrouve à marcher sur les traces de David Roberts.

 

Différents regards, pour "appréhender différemment les pyramides"

 

« À Kheops, étaient réunis des outils impressionnants, capables de traverser la matière pour sonder l’intérieur de la pyramide. Une multitude d’instruments de mesure extrêmement perfectionnés », se souvient-il. « Nous avions déjà travaillé avec Mehdi et Dassault Systèmes, pour la réalisation d’une première BD en réalité augmentée. Nous avions la technologie pour faire sortir la locomotive, mais je souhaitais que l’on s’appuie sur le livre, comme porte d’entrée. Et puis, avec Revoir Paris, nous avons travaillé à imaginer le futur, toujours dans cette relation entre le dessin et les nouvelles technologies. » Il poursuit : « Mehdi a un regard étonnant sur le rôle que les technologies peuvent apporter. Il sait en faire des passerelles souvent inattendues. »

 

La logique de l'ensemble « était de mettre en place différents types de regards, pour appréhender différemment les pyramides. Il y a cette dimension technologique, avec les infrarouges… En 10 années, les progrès de ces outils permettent de dévoiler des choses que l’on ne voyait pas auparavant. Et d’aborder donc de nouvelles hypothèses », précise Mehdi Tayoubi.

 

ScanPyramids revendique ainsi une dimension ultra technologique, associant la 3D, les muons, ces particules venues de l’espace. « L’artiste, dans tout cela, est celui qui regarde, analyse et dessine. Il met alors l’accent pour détecter certaines zones spécifiques : les anomalies sont alors plus efficacement détectées qu’une photo en haute résolution. François a un véritable rôle dans notre démarche scientifique, bien au-delà de la narration dessinée. »

 

Anomalie, face Est - © François Schuiten

 

 

Mehdi Tayoubi nous présente alors l'ensemble du projet, en détail : 

 

Les technologies de visualisation non destructive et non invasive ont fait d’énormes progrès et on peut aujourd’hui littéralement « voir » ces pyramides sous un nouvel œil. C’est ce que permet par exemple la thermographie infrarouge, utilisée depuis longtemps par exemple pour mesurer les déperditions d’énergie en survolant des villes et villages. 

 

Pour la première fois, nous menons une campagne de mesure thermique sur l’ensemble des faces des pyramides, à différents moments de la journée, pour détecter d’éventuelles anomalies, circonscrire des zones d’études. C’est ce que nous avons fait en novembre, et parmi toutes les anomalies détectées qui sont encore, en cours d’étude, nous en avons révélé une très emblématique sur la face Est de la Pyramide de Kheops qui présente des écarts de température pouvant aller jusqu’à 6 °C ce qui est énorme. 

 

Cette anomalie existe sans doute depuis longtemps, au niveau du sol, devant tous les touristes qui visitent le site et elle est emblématique finalement de toute démarche d’innovation qui consiste souvent à faire un léger pas de côté pour se poser de nouvelles questions, émettre de nouvelles hypothèses. C’est ce que l’équipe aujourd’hui tente de comprendre : existe-t-il un vide, de l’air, des matériaux différents, etc. ?

 

Après cette première, nous allons lancer d’autres campagnes de mesures avec l’université Laval de Québec, mais aussi déployer avec nos partenaires japonais de l’université de Nagoya et le KEK, des dispositifs de mesures Muons. Le principe est assez simple, les muons sont des particules élémentaires qui arrivent naturellement et continuellement de l’espace. Plus la matière qu’ils vont traverser est dense, plus ils vont être absorbés. En les comptant, différentes techniques nous permettent de détecter la présence de vide. 

 

Nous sommes aujourd’hui dans la phase de calibration de ces systèmes de Muons. Enfin une campagne de scan 3D et de reconstruction 3D par photogrammétrie va aussi être effectuée. Elle va nous permettre d’obtenir le modèle 3D complet des sites à la fois pour obtenir une empreinte numérique dans une logique de préservation du patrimoine, mais aussi pour essayer d’observer des choses grâce à la précision des données qui seront récoltées.

 

François Schuiten au travail, sur aquarelle

Crédit Philippe Bourseiller pour HIP.Institute / ministères égyptien des antiquités / Faculté des ingénieurs du Caire

 

 

François est passionné d’architecture, son regard et son trait son extrêmement précieux dans l’observation de ces monuments. Il a le don de noter des détails qui ne sautent pas forcément aux yeux sur une photo en HD ou un modèle 3D. À l’ère du digital et des algorithmes, il faut se rappeler que le regard, la main, les connaissances et l’imaginaire de l’homme, quel que soit l’outil sont fondamentaux. 

 

Ce projet est un laboratoire en action où de manière concrète, sur le terrain, nous mêlons les cultures, les sciences et les technologies autour d’un sujet universel qui a fait et fait rêver toutes les générations. Plus que des découvertes, la plus belle des satisfactions pour nous seraient qu’il suscite des vocations. 

 

Il est important comme nous le disons souvent avec François de réactiver la machine à rêver, redonner l’envie de demain et que les jeunes générations aient envie de le réaliser. Le patrimoine est un formidable terrain de collaboration et d’innovation. C’est tout naturellement que nous avons choisi pour devise de l’institut HIP (Heritage Innovation Preservation), organisme d’intérêt général, une phrase du poète Aimé Césaire : « La voie la plus courte pour l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé ».