Scolarité au Québec : "Un enfant n'a jamais assez de livres"

Nicolas Gary - 23.08.2014

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SI la journée du 12 août, incitant tout un chacun à acheter des livres d'auteurs québécois, a remporté un franc succès, le Québec fait face à un tout autre problème. Les commissions scolaires réduiront en effet leurs achats à destination des bibliothèques scolaires. Contexte économique oblige, sur fond de cafouillages politiques grossiers. La craie n'est plus seule à grincer sur le tableau noir...

 

Titeuf : 20 ans... et toujours à l'école

ActuaLitté CC BY SA 2.0 

 

 

C'est le ministre de l'Éducation qui a tiré le premier : après les révélations dans la presse, annonçant les futures coupes budgétaires, ce dernier assure qu'aucun enfant ne « va mourir de ça et qui va s'empêcher de lire, parce qu'il existe déjà des livres ». Autrement dit : « J'aime mieux qu'elles achètent moins de livres. Nos bibliothèques sont déjà bien équipées. […] Va dans les écoles, des livres, il y en a, et en passant, les livres ont été achetés l'an passé, il y a 2 ans, ou 20 ans. » On ose à peine imaginer ce qu'en France, il pourrait se passer, si un ministre de l'EducNat en venait à de pareilles déclarations...

 

Et avec un pragmatisme assez déconcertant, quand on lui pointe les difficultés que vont rencontrer éditeurs et libraires, le ministre embraye : « Quelque part, lorsqu'il y a une restriction budgétaire, il y a des gens qui vont faire moins d'argent. » M. la Palice n'aurait pas mieux dit, effectivement. 

 

L'enveloppe proposée aux commissions scolaires est de 293 millions $, mais elle doit servir à une multitude de dépenses — achats de livres, aide aux devoirs, sensibilisation à l'entrepreunariat, etc. Or, si le gouvernement avait pour engagement un budget de 8,9 millions $, il fallait que les commissions investissent pour en profiter, 6,7 millions $ à leur tour. Le gouvernement de Philippe Couillard, premier ministre, impose des compressions, et par conséquent, elles s'appliquent à tous.

 

"Un enfant n'a jamais assez de livres"

 

Le paquet cadeau était donc bien ficellé, et aurait pu attendre Noël, si, justement, le premier ministre n'était pas intervenu, pour contredire totalement son ministre de l'Éducation. Mieux saper son autorité aurait été difficile. Selon M. Couillard, « un enfant n'a jamais assez de livres », mais surtout, si les commissions scolaires doivent choisir, « entre nous, je pense qu'il y a d'autres chois à faire pour [elles] avant de toucher aux livres ». Certains Québécois, facétieux, évoquent alors le salaire annuel du ministre, de 400.000 $, à titre de suggestion...

 

Totalement pris à rebrousse-page, Yves Bolduc entend alors son patron expliquer qu'il est au contraire important que l'on trouve « toujours de nouveaux livres », qui sauront capter l'attention des élèves. « Pour moi, une des bases de notre éducation, c'est la qualité de notre langue. Et la qualité de notre langue, elle s'obtient par la lecture, mais pas juste à l'école»

 

 

La messe est quasiment dite, et la Fédération autonome de l'enseignement, représentant les syndicats de professeurs, soit près de 32.000 personnes, ne cache pas son mécontentement. « Malgré les efforts consentis au cours des dernières années qui visaient à regarnir les rayons, à diversifier les ouvrages et à enrichir les collections, les objectifs fixés n'ont pas été atteints. La désinvolture avec laquelle le ministre traite de cette question est tout simplement intolérable. À titre de ministre de l'Éducation, il devrait savoir que la lecture est au cœur des projets pédagogiques des écoles et qu'elle permet une intervention précoce auprès des élèves » dégomme Nathalie Morel, la vice-présidente à la vie professionnelle.

 

Des tableaux interactifs, mais pas de livres papier ?

 

C'est que dans les compressions actuelles, de 150 millions $, il faudrait ajouter 650 millions $ de réduction déjà mis en pratique. « Le ministre Bolduc démontre une fois de plus sa méconnaissance de la réalité des écoles publiques. Alors qu'on nous promettait fermement que les coupures en éducation n'affecteraient en aucun cas les élèves, M. Bolduc nous prouve hors de tout doute qu'il est complètement déconnecté de la réalité des élèves du Québec. Le ministre trouve de l'argent pour les tableaux blancs interactifs (TBI), mais décrète que les écoles ont assez de livres ! »

 

Serait-il utile pour ce dernier de se rendre dans un établissement et de visiter une bibliothèque scolaire, pour se rendre compte de la réalité des faits ? Probablement. 

 

L'UNEQ, organisation professionnelle d'auteur, avait déjà fait part de son inquiétude. « Non seulement on va appauvrir les écoles qui n'étaient déjà pas dotées de bibliothèques bien garnies, mais on affecte aussi les librairies, les éditeurs, les auteurs, alors qu'on devrait trouver des solutions pour les aider. » Elle est également rejointe par l'Association des écrivains québécois pour la jeunesse.

 

Dans une lettre ouverte adressée au ministre de l'Éducation, l'AEQJ s'étranglerait presque : « Nous considérons qu'il est aberrant que vous ayez si peu de considération envers la lecture, pourtant essentielle au développement des facultés cognitives et à l'apprentissage de la langue, et déplorons ce désengagement du ministère de l'Éducation quant à la vitalité de l'industrie du livre. »

 

Alors que l'édition scolaire représente près de 50 % de la production éditoriale, ce ne sont certainement pas les enfants qui mourront de cette coupure budgétaire, elle les privera évidemment d'une nourriture plus immatérielle, et non moins essentielle. « Vous cantonner dans vos mesures d'austérité ne fera qu'appauvrir cette culture qui ne demande qu'à fleurir. Ne privez pas les enfants de ces précieux outils qui les aideront à s'épanouir et à devenir les adultes de demain. »

 

Le dossier est loin d'être achevé au Québec...