Seuls les fous rient, ou l'humour révélateur de la maladie d'Alzheimer

Nicolas Gary - 20.06.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - rire fous Umberto Eco - démence rire Alzheimer - démence lecture livres


Ils campent les génies du mal, les savants fous, les meurtriers totalement hors de contrôle, et tous ont en commun ce rire dément. Le rire, propre de l’homme, donc l’homme est un dément, conclut-on par l’opération d’un Saint Syllogisme... C’est que l’on doit à Satan d’avoir été le premier à rire – et jusqu’à Jesus réputé pour ne jamais avoir ri, ce son est devenu tabou durant des siècles. L’irrévérence est pourtant devenue salutaire, et le rire, propre de l’homme, devient rire salvateur. Amusant, non ?

 

The laughing jester // Art museum of Sweden, Stockholm - anonyme, XVe siècle

 

 

Il est étonnant de mettre en relation cette étude du Journal of Alzheimer’s disease, parue en novembre 2011, avec la relation que les hommes ont pu avoir au rire. Si Bacchus et Saturne dans les mythologies greco-romaines ne manquaient pas d’humour, les dieux montraient pourtant bien l’exemple. Les fêtes que l’on célébrait en leur honneur étaient orgiaques, et le rire divin devait y résonner bien fort. Socrate lui-même, dans sa méthode d’accouchement des âmes, pouvait ressembler à un one-man-show, capable de faire rire, au détriment de ses interlocuteurs. 

 

Puis vint le christianisme, et le rire qui divise, qui se moque, celui qui vient du diable. Des cultes anciens, subsiste alors un carnaval modifié, certainement éloigné des bacchanales – même si l’esprit de fête et de déguisement persiste. Ces vestiges d’un monde païens où le rire était divin entrent en contradiction avec le contrôle que l’Église souhaite exercer. On ne rit pas, c’est un péché. Et le péché condamne à l’enfer.

 

Ce qui n’empêchera pas les auteurs de tenter, par tous les moyens, de contourner les interdits. Si la chair est faible, tant mieux : c’est qu’elle apprécie de détendre l’esprit. Et si le rire bouleverse l’ordre divin, en désacralisant la Création tout entière, pourquoi ne pas y céder ? La vie, on n’en sort pas vivant... Évidemment, il se trouve bien quelques grognons pour rappeler que « nous n’avons point sur terre, depuis le péché, de vrai sujet de nous réjouir ». Comprendre, dans le texte des Sermons de Bossuet, le péché originel. Mais après tout, Bossuet était évêque, et travaillait donc à ce que sa hierarchie puisse conserver sa main-mise sur le peuple et les monarques.

 

Le rire des singes, qui déforme le visage de l'homme

 

Peut-être que l’image du Moyen Âge livrée par Umberto Eco dans Le nom de la rose a pu déformer notre regard en présentant une certaine réalité historique. Le comportement du prêtre bibliothécaire aveugle Jorge de Burgos, pour qui le rire est un danger terrible, a forgé une certaine idée de cette époque. Dans le film de Jean-Jacques Annaud, le personnage est plus caricatural encore, grossissant le trait à l’extrême – jusqu’à provoquer ce débat sur le fait que le Christ n’ait donc jamais ri...

 

 

 

Mais c'est avant tout cet échange que l'on a pu retenir :

 

- Le rire est un souffle diabolique qui déforme les ligaments du visage et fait ressembler l'homme au singe. 

- Mais le singe ne rit pas. Le rire est le propre de l'homme. 

- Comme le pêché ! Le Christ n'a jamais ri !

 

Le dialogue entre Guillaume de Baskerville et Jorge de Burgos est connu – le franciscain se faisant rappeler que la joie est considérée avec indulgence dans son ordre. Après tout « un moine ne doit pas rire ! Seuls les fous rient », assèrent le bibliothécaire aveugle... C’est à peu près ce que les scientifiques avaient démontré dans leur article, « Altered Sens of Humour in Dementia ». 

 

Les chercheurs voulaient se consacrer à l’étude du rire dans le cas de maladies spécifiques, comme la démence. Pour ce faire, ils avaient instauré un questionnaire pour évaluer les comportements et les préférences des patients selon différentes formes d’humour, mais surtout, pour définir si les réactions comportaient des indicateurs de démence. Conclusion troublante, un sens de l’humour qui serait déplacé – ou le fait de rire à des moments inappropriés seraient des marqueurs de la démence. (voir ici)

 

Changement d'humeur, changement d'humour

 

L’University College London montre que les parents des malades avaient noté combien leur sens de l’humour et les stimuli entraînant leur rire avaient été modifiés. Des reportages sur les catastrophes naturelles, une voiture mal garée, un proche qui s’ébouillante horriblement : entre l’ire et la joie, l’esprit ne sait plus où donner de la tête. Ainsi les personnes atteintes de démence étaient plus susceptibles de trouver des comédies satiriques ou absurdes moins drôle que les sketchs de Laurel et Hardy. Les blagues potaches, vaines et burlesques devenaient leurs favorites. 

 

Une altération du sens de l’humour est particulièrement fréquente, note-t-on, alors que l’on observe deux cas spécifiques : la démence sémantique et la démence fronto-temporale, qui fait perdre les inhibitions et la notion de lutte dans certaines situations. De même que l’humour change, les changements d’humeur subits deviennent fréquents chez des patients atteints d’Alzheimer. Une meilleure prise en compte de ces facteurs peut permettre de mieux appréhender la maladie. La perte de mémoire, souvent évoquée face à ce trouble, ne serait plus l’unique objet d’attention...

 

« Seuls les fous rient ! », affirmait donc le prêtre aveugle dans un roman italien... Troublante fulgurance de l'écrivain...