Shakespeare à l'ombre, ou l'importance de la littérature en prison

Clément Solym - 17.07.2012

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Le désormais célèbre ouvrage contenant l'intégralité des œuvres de William Shakespeare, compagnon de cellule de Nelson Mandela (voir notre actualitté) et des prisonniers de Robben Island, refait surface par le biais de l'universitaire Ashwin Desai.

 


Robben Island



Ashwin Desai témoigne du rôle de la littérature en prison

 

L'ouvrage des œuvres complètes de William Shakespeare continue à faire parler de lui, puisqu'il vient d'inspirer l'universitaire sud-africain Ashwin Desai à la rédaction et à la publication d'un ouvrage sur le pouvoir et l'utilisation de la littérature en prison. Emu par cette histoire, l'auteur a décidé de témoigner des efforts des détenus pour se créer des bibliothèques en détournant certaines absurdités du système carcéral sous l'apartheid.

 

L'ouvrage, prêté par Nelson Mandela au British Museum dans le cadre d'une exposition pour le Festival mondial de Shakespeare, a permis de révéler au monde un univers très clandestin et souvent insoupçonné. Les livres, régulièrement passés sous le manteau, ont alimenté la prison de Robben Island pendant de nombreuses années, offrant culture, réflexion, apprentissage et divertissement aux détenus. Surtout que Robben Island n'est pas « n'importe quelle » prison. Les prisonniers étaient « incarcérés à cause de l'apartheid, considérés comme des hommes inférieurs », rappelle Desai (d'après l'AFP), et ce sont justement les raisons de leur idéal les avaient conduits jusqu'ici.

 

Ce qui a poussé Ashwin Desai à entreprendre un tel ouvrage historique, c'est la découverte des signatures et des annotations trouvées dans l'ouvrage de Shakespeare, symbole d'une littérature qui a contribué à améliorer leur vie. « Je me rends compte qu'il s'agissait de beaucoup plus que de simplement signer un livre », dit Desai, « ces gens pensaient à Shakespeare, lisaient Shakespeare, ils étaient remplis de cette pensée et ressentaient la résonance de ces œuvres avec leur propre lutte ».

 

Un réseau clandestin de livres  pour « survivre »

 

Bien plus que Shakespeare, c'était tout un réseau qui était organisé pour faire entrer plusieurs ouvrages dans les cellules. La censure était pourtant stricte : « Nous n'avions le droit d'avoir aucune lecture », se souvient Venkatrathnam, emprisonné dans les années 70, « c'était un problème d'avoir ne serait-ce qu'un seul livre ».

 

Pour contourner les contrôles, Shakespeare fut déguisé en bible hindouiste tandis qu'il fallait jouer sur le titre des autres ouvrages : « Il y avait pas mal de livres qui entraient parce que nos gardiens ne savaient pas de quoi il s'agissait », se rappelle Ahmed Kathadra, 82 ans, alors que Sedick Isaacs se souvient comment un gardien a laissé entrer Le Capital de Karl Marx, ignorant qu'il s'agissait de l'œuvre fondamentale du communisme. « Ça m'a beaucoup amusé, quand il m'a dit : Capital, ah oui, ça parle d'argent. Vous pouvez le garder ». En revanche, Black Beauty, œuvre pour la jeunesse, n'a pas franchi les barrières de la prison. Un titre sans doute trop contraire à la morale de la censure.

 

Privés de sources d'informations extérieures, les détenus-militants trouvaient dans ce ballet littéraire un moyen de garder un lien avec le monde. Propice à raviver l'imaginaire et la réflexion, ils étaient une bouffée de vie pour tous ceux qui ne pouvaient plus agir. Sans se laisser abattre, les prisonniers ont su organiser des enseignements de lecture pour les illettrés et certains ont continué (ou commencer) d'écrire. Ainsi est né l'autobiographie de Nelson Mandela Un long chemin vers la liberté.