Bourdieu et la télé, ou le désamour des élites et des médias de masse

La rédaction - 17.08.2015

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La radio ? Source de déshumanisation. La télé ? Destructrice de la démocratie. Internet ? Générateur d’un hyper-individualisme. Décidément, les intellectuels et les médias de masse ont toujours fait mauvais ménage. L’une des critiques récentes les plus virulentes, et donc efficace, est celle de Pierre Bourdieu dans son essai Sur la télévision. Situation de monopole, règne de l’Audimat, informations biaisées : telles sont les griefs que Bourdieu adresse à la télé, se posant ainsi en « sauveur » d’une démocratie mise à mal par ses médias.

 

Pierre Bourdieu, painted portrait DDC_8931

thierry ehrmann, CC BY 2.0

 

 

Billet écrit en partenariat avec

La-philosophie.com

 

 

Une emprise sur l’information

 

Selon le sociologue, les médias exerceraient un « monopole de fait [qu’il] détiennent sur les instruments de production et de diffusion à grande échelle de l’information »

 

Le monde nous dit-il, tel qu’il est vu et retransmis par les journalistes, n’est pas un monde neutre. Il est perçu à travers une certaine représentation du monde propre au champ journalistique et à ses habitus sociaux : la réalité est donc vue à travers des « lunettes » qui permettent de sélectionner et de construire le réel. Le journaliste, victime de la superstructure (au sens marxiste) fait alors « passer sa vision préconçue des choses avant le réel de la situation », il force le réel à répondre à sa conception, à incarner ses propres constructions, de telle sorte que ce réel construit se substitue au « véritable » réel. Ainsi, la sélection de l’information, hautement subjective, qui déterminera ce qui est important et ce qui est futile, biaise le rapport des citoyens, récepteurs de cette même information, au monde. 

 

Ainsi le public est considéré comme incapable de prendre de la distance par rapport à ce qui lui est présenté, et donc incapable de discerner, d’une part, que ce qui lui est dit n’est pas neutre mais influencé, et d’autre part, que l’importance d’un évènement peut être minorée au profit d’une information d’ordre secondaire. Derrière cette théorie des « lunettes », doublée de l’omnipotence des médias se cache l’absence de confiance en la capacité critique du public.

 

Le « Dieu-Audimat »

 

Bourdieu accuse également deux pôles responsables de l’influence néfaste des médias sur la démocratie : l’Audimat et l’exigence de visibilité. Le premier, qu’il considère comme le « Dieu caché » de l’univers médiatique, symbolise le sacre de la logique commerciale des médias. Comme produit de la concurrence entre les médias, cette pression de l’élément économique irait à rebours des intérêts du public. L’Audimat, en effet, en impliquant des restrictions au temps de parole, en valorisant des sujets populistes, en forçant à la vulgarisation, nuirait à la qualité des messages. Bourdieu incombe la responsabilité du primat de l’Audimat aux journalistes et aux médias en général. Le public serait alors, de ce point de vue, le public pur et innocent que Bourdieu se propose de libérer de l’hégémonie de l’Audimat. 

 

Sus aux « fast-thinkers »

 

Non sans rappeler Platon et sa théorie des philosophes-rois, Bourdieu veut la peau des démagogues, parlant à tort et à travers dans l’espace médiatique. 

 

Sa solution ? Augmenter le prix de « droit d’entrée » pour s’exprimer dans l’espace public. Car pour lui, il faut une légitimité, une compétence reconnue et indiscutable pour faire un usage public de la raison devant le public. On imagine alors bien la télévision idéale de Bourdieu : réservée aux experts autoproclamés, des émissions sans publicités, où les intervenants auraient un temps de parole illimité, si possible en noir et blanc : bref, un média digne des régimes les plus fermés.

 

Or, pour qu’il y ait sphère publique, les individus doivent être égaux, la sphère ouverte à tous. L’espace médiatique selon Bourdieu serait un espace où seuls les spécialistes pourraient s’exprimer, auxquels feraient face un public de profane réduit à opiner et exclu de la sphère publique. 

 

Le point commun de ces critiques repose une conception assez naïve du public, considéré comme mineur, inapte à comprendre les dépendances des médias à l’égard des logiques commerciales, ou encore les relations de connivence et de concurrence existant au sein des médias. Face à ces positions élitistes, ne doit-on pas faire le pari de l’intelligence du public, sa capacité à maîtriser les codes médiatiques ? Sans cela, que resterait-il de l’espace public ?

 


Pour approfondir

Editeur : Raison d'agir
Genre : télévision et...
Total pages : 96
Traducteur :
ISBN : 9782912107008

Sur la télévision ; l'emprise du journalisme

de Pierre Bourdieu

Ces deux cours télévisés du Collège de France, présentent, sous une forme claire et synthétique, les acquis de la recherche sur la télévision. Le premier démonte les mécanismes de la censure invisible qui s'exerce sur le petit écran et livre quelques-uns des secrets de fabrication des ces artefacts que sont les images et les discours de télévision. Le second explique comment la télévision, qui domine le monde du jounalisme, a profondément altéré le fonctionnement d'univers aussi différents que ceux de l'art, de la littérature , de la philosophie ou de la potitique, et même de la justice et de la science ; cela en y introduisant la logique de l'audimat, c'est-à-dire de la soumission démagogique aux exigences du plébiscite commercial.

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