Tarzan, Mowgli : le mythe du bon sauvage fait un retour en force

La rédaction - 07.05.2016

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Le livre de la Jungle, Tarzan, Robin Crusoé… L’année 2016 est marquée par les adaptations cinématographiques multiples d’un des plus grands mythes que nous connaissions, celui du bon sauvage. Tirant ses origines dans l’âge d’or antique ou le paradis céleste, il a pris son essor avec la découverte des Amériques par Christophe Colomb et n’a cessé de se développer depuis. Le mythe du bon sauvage est le récit idéalisé de la relation harmonieuse entre l’homme pur et innocent et la nature, avant la constitution de sociétés humaines qui conduiront à la corruption de l’individu. 

Par Mathilde de Chalonge

 

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Martin, CC BY SA 2.0

 

 

À partir de cette trame, assez large, toutes les déclinaisons ont été possibles : de Montaigne à Diderot, en passant par Rousseau, mais aussi Burroughs, Defoe et Kipling, philosophes, écrivains, sociologues et cinéastes ont souhaité mettre en scène cette fiction. À travers les siècles, le mythe du bon sauvage a servi de levier pour critiquer les injustices, absurdités et travers de nos sociétés civilisées. 

 

 

 

L’origine d’un mythe, sauvage, mais pas farouche

 

« L’âge d’or » antique et le Paradis céleste sont deux représentations d’un monde idéal, qui perdurent depuis des siècles. L’homme y est bon, juste et vit en harmonie avec la nature. La suite, vous la connaissez… Saturne est précipité dans le Tartare selon la mythologie grecque, et commence l’âge d’argent, tandis qu’Ève croque la pomme…

 

Ces croyances vieilles comme le monde sont une première étape pour comprendre la construction du mythe du bon sauvage : l’homme est un être originellement bon et moral, mais son évolution le conduit à la corruption de sa nature. 

 

C’est avec les découvertes du XVe siècle que cette croyance a pris une nouvelle dimension. 

 

Si Christophe Colomb est l’inventeur de l’Amérique, il a laissé le soin à son compagnon de voyage Pedro Alvares Cabral, capitaine d’une armada, de contribuer à la création de la figure du « bon sauvage ». Lorsqu’il accosta en Amérique du Sud, il découvrit un peuple de chasseurs-cueilleurs, cultivant leurs lopins de terre, traquant le gibier et se nourrissant de végétaux. Son secrétaire d’escadre et écrivain, Pero Vaz de Caminha, dans une lettre datée du 1er mai 1500, fait la description d’un peuple pacifique et innocent : « Ils marchent nus, sans rien qui les couvre. Ils ne se préoccupent pas davantage de couvrir ou de ne pas recouvrir les parties intimes que de montrer le visage. Ils sont à ce propos d’une grande innocence. » 

 

Les carnets de voyage de Magellan, Cartier ou Vasco de Gama insistent sur la relation de l’homme à la nature et sa grande naïveté face à la civilisation « moderne ». Pour Jacques Cartier, établi au Canada, « leur âme est aussi pure que celle des enfants », et ces hommes sont des « sauvages ». 

 

Outre atlantique, l’écrivain français Montaigne, célèbre pour son humanisme, s’intéresse à ces découvertes et écrit dans ses Essais le très célèbre chapitre « Des Cannibales » et « Des Coches », qui fait l’apologie de ce qu’on appellera au XVIIIe siècle le « bon sauvage ». Il dresse un portrait de ces peuples, loue leurs qualités morales, pour les opposer aux Occidentaux, vils, cruels et décadents. Il fait de l’Européen le « barbare » du XVIe siècle et apparaît ainsi comme un fervent contestateur de la colonisation. L’authenticité de sa description des Tupinamba, qui est un éloge du rapport harmonieux de l’homme avec la nature, a été contestée : en aurait-il trop fait? Mais, quand il s’agit d’un mythe, la vérité littéraire l’emporte sur l’historique.

 

Peu importait, la croyance en un homme originellement « bon sauvage » s’installait un peu plus dans les mentalités de l’Ancien Monde… 

 

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Le bon sauvage : terreau fertile pour l’imagination 

 

La raison et l’imagination se sont emparées d’une réalité historique, plus ou moins fiable, pour raconter des histoires ou fonder des théories philosophiques. Le mythe du bon sauvage a tour à tour été traité par les philosophes, sociologues, anthropologues, écrivains… Il n’a échappé à personne

 

Rousseau, au XVIIIe siècle, est probablement celui qui a livré la notion la plus aboutie et la plus célèbre de l’homme à l’état de nature, repris par tous ses contemporains philosophes (Locke, Hume…). Contrairement aux récits de voyage du XVIe siècle, fondés sur la découverte des peuples amérindiens, Rousseau n’accorde aucun crédit historique au mythe du bon sauvage : celui-ci n’a jamais existé, mais il est un postulat nécessaire pour comprendre la civilisation présente. Dans son discours sur L’origine des inégalités parmi les hommes, Rousseau développe une métaphore sur l’état de nature, un état précivilisationnel, période la plus heureuse pour les hommes, aujourd’hui perdue à jamais. 

 

L’ambiguïté voulue des propos du philosophe a semé la confusion dans la construction de cette légende, comme s’il voulait y croire tout en la réfutant. Il décrit l’état de nature comme un « état qui n’existe plus, qui peut-être n’a point existé, qui probablement n’existera jamais ». N’a-t-il jamais existé ou n’existe-t-il plus? L’homme a-t-il déjà été un « bon sauvage » ou n’est-ce qu’un biais de perception? On retrouve ce même questionnement chez Levi-Strauss, deux siècles plus tard dans son ouvrage Tristes tropiques. Toutefois, l’ethnologue s’accorde pour dire que toute civilisation a ses travers et ses qualités et que même les êtres qui nous paraissent « sauvages » ne sont pas forcément les meilleurs ou les plus innocents. 

 

La fiction du bon sauvage semble parfois si séduisante qu’elle deviendrait presque réelle… Et c’est bien là le propre du mythe : mêler la fiction et la réalité, ou, selon la très belle formule de Cocteau « le mythe est un mensonge qui dit vrai ». Récit symbolique et figuratif, il nous emmène sur le chemin de la vérité, mais attention à ne pas s’y perdre… 

 

Qu’il s’agisse de Montaigne, de Rousseau ou de Lévi-Strauss le mythe du bon sauvage est pensé comme une fiction utile qui en dit long sur l’état de notre société. Au XVIIIe siècle, il souligne le désir des sociétés de retourner à un état plus simple, innocent, pacifique, loin des mesquineries et animosités de l’époque. Le récit permet de dénoncer les maux de notre société et d’en traduire ses aspirations, à savoir être en harmonie avec la nature. 

 

La littérature s’est rapidement emparée de ce thème universel, pour le remanier, l’ajuster aux angoisses et préoccupations actuelles. Une des adaptations les plus connues du XXe siècle est celle d’Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes (Brave New World), publié en 1931. Roman d’anticipation dystopique, il présente la violente confrontation entre ce qu’il reste d’un vieux monde « sauvage » et la société en « L’an 632 de l’ère Ford ». John le sauvage est propulsé dans ce monde « merveilleux », totalement aseptisé, mécanisé, dompté. Son point de vue extérieur permet de mettre en avant l’absurdité d’une telle société moderne. 

 

Le mythe en 2016 

 

Trois adaptations retiennent particulièrement notre attention en cette première partie de l’année 2016. Tarzan, Robinson Crusoé et le Livre de la Jungle sont tous les trois sortis (ou sortent bientôt) dans nos salles de cinéma. Hasard du calendrier ou symbole d’un attrait renouvelé pour le « sauvage » dans un monde ultraconnecté et numérisé

 

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ketrin 1407, CC BY 2.0

 

 

Ces trois romans ont la particularité de mêler à la fois le mythe du bon sauvage ainsi que la fiction de l’enfant sauvage (si des cas réels d’enfants sauvages ont existé, nous nous concentrons ici sur la récupération littéraire de cette thématique). En effet, celle-ci reprend le même canevas en le transposant sur un enfant qui aurait grandi en dehors de la société, tels Romus et Romulus, les fondateurs de Rome, élevés par une louve. Ce récit poursuit le même but que celui du bon sauvage, à savoir montrer la bonté naturelle de l’homme et sa perversion progressive dès lors qu’il entre en contact avec la société. Tarzan est élevé par des grands singes quand Mowgli l’est par l’ours Balou.

 

Dans le roman originel de Burroughs, Tarzan après avoir vécu dans le monde des hommes civilisés décide de retourner vivre à l’état de nature avec sa femme, Jane. Le film Disney d’il y a quinze ans opposait, de manière manichéenne, Clayton le « méchant Anglais » venu dans la jungle capturer les gorilles au règne animal. Tout comme le fait Kipling dans Le Livre de la Jungle, une société, à savoir la société animale, est mise en avant face à notre civilisation humaine : les lois de la jungle, qu’il s’agisse de celles de Tarzan ou de Mowgli, sont sévères, mais justes. L’homme qui grandit dans cet environnement est prompt à rester bon et moral.

 

Si Robinson Crusoé n’est pas élevé par des animaux, tout comme Tarzan et Mowgli, rien ne lui manque quand il est naufragé sur une île déserte, il se satisfait de cette vie simple en osmose avec la nature. La compagnie humaine lui manque, mais il se lie d’amitié avec Vendredi, un autochtone de l’île. Cependant, la version de Defoe est aujourd’hui assez polémique, car il y a dans le personnage de Robinson un aventurier ethnocentré qui tente d’imposer ses croyances et sa civilisation. Le dessin animé sorti sur nos écrans au mois d’avril propose une version plus édulcorée du roman du XVIIIe siècle et met en avant l’amitié entre Robinson Crusoé et les animaux de la jungle.

 

 

2016 serait donc l’année du retour au sauvage, à la nature et à la simplicité. Les cinéastes nous invitent à nous replonger dans une tradition littéraire et philosophique et à retrouver nos origines mythiques. Prêts pour le voyage?  

 

En partenariat avec Allbrary