Un auteur n'a pas besoin d'association, s'il est publié dans la Pléiade

Nicolas Gary - 21.11.2014

Patrimoine et éducation - Patrimoine - René Char - commémorations hommage - ville natale


Quelle nuisance peut exercer une association dédiée à un auteur ? Si Jean Giono, Aragon ou Eluard peuvent avoir des organisations qui, amicalement, se dévouent à leur mémoire, pourquoi René Char est-il si contesté ? Dans la ville de Isle-sur-la-Sorgue, où naquit le poète et résistant, le 14 juin 1907, c'est le pugilat judiciaire qui fait la Une, plutôt que les œuvres de Char. Quelque part entre Fureur et mystère

 

 

 

Les amis de René Char n'ont plus le droit de se revendiquer du nom du poète, comme l'a conclu le président du tribunal de Marseille. Marc Turrel, président de l'association, nous apporte quelques précisions : « Madame Char nous avait attaqués dans une procédure en référé, au tribunal d'Avignon, mais elle a été déboutée. À Marseille, le président a tenu un tout autre discours. Plutôt que de juger sur des éléments juridiques stricts, il a pris personnellement position, considérant que René Char était publié dans la Pléïade, et n'avait pas besoin d'une association pour se faire connaître. »

 

On croit rêver. « Un jugement aussi élitiste, c'est inconcevable ! Nous avons fait appel de la décision », nous précise l'Association, qui n'en revient toujours pas. « Dans la ville natale du poète, tout semble fait pour qu'il soit impossible de rendre hommage au poète. Madame Char a pris une position intransigeante, nous concernant, et refuse donc que nous utilisions le nom de son mari. » 

 

Le président explique, dans l'ordonnance de référé 14/952 en effet que « René Char, dont la notoriété est grande, ses œuvres étant notamment publiées dans la Pléiade, n'a pas besoin d'une association portant son nom pour que l'on se souvienne de lui, dans sa ville natale comme ailleurs ». Il estime également que l'association doit « mettre un terme au trouble manifestement illicite, constitué par l'usage du nom de René Char ». 

 

À l'origine de ce litige, il faudrait remonter aux élections municipales, où l'association avait interpellé les candidats, pour leur demander de mettre en place une politique culturelle forte, et de rendre à l'auteur ce que la ville lui doit. « Madame Char a été choquée, et a décidé de se lancer dans ces procédures judiciaires. C'est effrayant : alors que nous assistons, parfois impuissants, à la paupérisation culturelle dans la région, notre association n'a pas d'autre vocation que de promouvoir René Char. » 

 

C'est d'ailleurs ce que retenait le président, estimant que l'association avait « instrumentalis[é] la mémoire de René Char dans le cadre de la campagne pour les élections municipales de mars 2014 ». 

 

"Assigner en justice notre association bénévole est la preuve même d'un abus, non pour protéger légitimement l'œuvre de René CHAR d'exploitations attentatoires, mais surtout pour empêcher sa diffusion"

 

 

Ce n'est pas faute d'avoir tenu informée la veuve de toutes les actions menées, ou de lui avoir proposé de prendre la présidence d'honneur de l'association. Dans la ville, le climat s'est tendu, alors que plusieurs manifestations ont été annulées, comme la projection du film Le Soleil des eaux, dont Char a écrit les dialogues. Il devait être projeté en juin, pour le 100e anniversaire du poète, mais rien n'y fera. « C'est malheureux : nous sommes dans la ville natale de Char, et certainement la seule de France où il n'est pas possible d'honorer la mémoire de cet homme », déplore l'association.

 

Les rares célébrations « étaient insignifiantes », en regard de la personnalité de Char. « Il nous a légué un héritage politique, au sens noble du terme, de par son action de résistant. En l'état, cela se double d'un échec culturel complet pour la ville. »

 

Dans une tribune, que ActuaLitté a diffusée ce matin, l'Association dénonce non seulement la situation juridique, mais également le comportement de la mairie de Lisle-sur-la-Sorgue :

Assigner en justice notre association bénévole est la preuve même d'un abus, non pour protéger légitimement l'œuvre de René CHAR d'exploitations attentatoires, mais surtout pour empêcher sa diffusion à L'ISLE-SUR-LA-SORGUE.

La mairie actuelle n'a pas souhaité soutenir les initiatives culturelles positives qui auraient pu créer une dynamique nouvelle autour de la mémoire de René Char.

La population de l'ISLE SUR LA SORGUE, toute entière prise en otage d'un conflit, pâtit réellement de ces désaccords politico-personnels. La résultante d'une telle confiscation de la mémoire de René CHAR, dans sa ville natale, est la disparition diffuse de son œuvre en Provence. Le risque étant que dans quelques années les écoliers de l'Isle sur Sorgue ne sachent plus qui est René CHAR… 

« Dans le jugement, on peut lire avec une exactitude consternante les propos du président du TGI de Marseille, pour qui “René Char n'appartient plus à la ville de L'Isle-sur-la-Sorgue depuis de longues années, ayant cessé d'y venir après la fermeture de l'Hôtel Campredon en 1984.” » En qualité de légataire universelle, Mme Char s'est vue accorder par le tribunal que l'association supprime sous huit jours après le jugement, sous peine d'astreinte de 500 € par infraction constatée, le nom de René Char, que ce soit sur le site internet ou dans les adresses email utilisées. 

 

Mme Char n'a pas pu être contactée par la rédaction.