Un siècle depuis Dada, ou la remise en cause permanente

Cristina Hermeziu - 11.03.2016

Patrimoine et éducation - Patrimoine - Tristan Tzara - mouvement littéraire dada - poésie écriture


DADA. Ce mot aurait pu être le vocable indocile d’un poète en rébellion (Tristan Tzara) et le mot de passe d’une jeunesse hautement révoltée, hissée au-dessus des ruines d’une première Guerre mondiale meurtrière (André Breton, Louis Aragon, Paul Eluard, Francis Picabia, Marcel Duchamp, Man Ray). Mais DADA est de ces cris-là qui, à force d’avoir balayé l’esprit mal tranquille de leur temps, ne s’essoufflent point et traversent les siècles. « DADA » fête ses 100 ans.

 

Le manifeste Dada

Gauthier Poupeau, CC BY 2.0

 

 

Mené dans les années 1920 par des apatrides iconoclastes et des artistes démesurés, que reste-t-il aujourd’hui de ce mouvement « contre » la guerre, « contre » le langage, « contre » l’art et finalement « contre », tout court ?

 

La légende Tristan Tzara 

 

Le concept DADA tatoué à jamais sur son aura, il reste tout d’abord la légende de Tristan Tzara, de son vrai nom Samuel Rosenstock : dandy à monocle, cosmopolite, timide et facétieux, « un loup » indomptable, né en 1896 au cœur des Carpates, mort en 1963 au milieu de ses livres, à Paris. Ayant quitté sa Roumanie natale, ce « barbare autostylé » — comme le définit l’un de ses amis — a su mettre un trait d’union entre des artistes de Zurich, de Paris et de New York, prêts tous à crier fort afin de faire trembler le système, briser la vitre du conformisme, désosser le langage. 

 

« Que chaque homme crie, il y a un grand travail destructif, négatif à accomplir. Balayer, nettoyer. » intime Tristan Tzara, en guise de profession de foi, dans le Manifeste Dada de 1918. 

 

Rompre, il a su faire, et non seulement pour dynamiter le langage : il a fait naître les surréalistes, mais les a quittés en chemin ; communiste en son âme, il n’aimait pas l’activisme et a vite désavoué l’autre forme d’impérialisme qui envoyait ses troupes à Budapest. Le poids écrasant de la star « dada » aux épaules en guise d’héritage ineffaçable, Tristan Tzara n’a jamais rompu avec un certain lyrisme inquiet des mots, dans sa manière d’écrire, jusqu’à la fin de sa vie, de la poésie.

 

Plus célébré que lu, Tristan Tzara compte, dans sa vie posthume, 1741 pages de Poésies complètes, dans l’édition préparée et présentée par Henri Béhar, chez Flammarion. « On écrit pour chercher des hommes » disait-il et on devrait le (re)lire pour la même raison.  

 

Auteur du poème L’Homme approximatif, Tristan Tzara est au cœur du Festival « Trans-Dada-Tzara » qui célèbre, à Paris, le centième anniversaire du mouvement « Dada » à travers plus de 12 événements dédiés : on brasse les voix des poètes et les langages artistiques dans un cabaret poétique et musical le 12 mars, à l’auditorium de la Halle Saint Pierre, autour d’une table ronde au Café de Flore, le 18 mars, et à l’occasion d’un débat autour du recueil « Larmoire de textes », paru chez Transignum, à Livre Paris, le 19 mars.

 

Le Festival est organisé par Les Editions Transignum en collaboration avec l’Institut Culturel roumain et le Centre National du Livre, dans le cadre du Festival Printemps des Poètes. « Si Dada parle français, c’est grâce à Tristan Tzara. » Décryptage d’un mouvement centenaire par Petre Raileanu, spécialiste de l’avant-garde historique et du surréalisme en France et en Roumanie 

 

Dire « dada » aujorud'hui...

 

Petre Raileanu : DADA, ce vent venu de l’Est, balaye le monde qui commence à vieillir. Au début du XXe siècle, la première mondialisation, conduite par quelques jeunes en mal de siècle, est faite de négation et de cette jubilation ironique du Rien.

 

JD as Tristan Tzara in Travesties

Tristan Tzara - jamesdybas, CC BY 2.0

 

 

Cent ans après la naissance de DADA, on constate la vitalité de ce phénomène qui n’est ni courant littéraire, ni mouvement esthétique, mais surtout « un état d’esprit ». DADA se dissout en 1924 dans le surréalisme, mais sa puissance et sa capacité de « nuisance » restent entières. Le renouvellement des langages artistiques est un fait. La prééminence donnée par Dada à l’action, au caractère dérisoire et éphémère de la création se retrouve dans tous les mouvements développés tout au long du siècle post-dada et qui adoptent comme méthode de création la spontanéité et le hasard, la synchronie entre création et représentation : lettrisme, happening, performance, acting painting, COBRA, situationnisme. 

 

Après l’ample exposition « Tristan Tzara, l’homme approximatif. Poète, écrivain d’art, collectionneur » – qui a lieu jusqu’au 17 janvier 2016 au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, on lui rend hommage à Paris, tout le mois de mars, à travers le Festival « Trans-Dada-Tzara ».

 

Parlant des manifestations organisées à Paris, nous nous devons de rendre hommage à l’initiative et à l’énergie déployée par Wanda Mihuleac, elle-même artiste plasticienne et éditrice de livres d’art chez les éditions Transignum. 

 

D’autre part, commémorer Dada à Paris c’est rappeler que Dada parle français grâce à Tristan Tzara. A Zurich, où Dada est né, entouré de germanophones et devant un public de langue allemande, Tzara a introduit la langue française dans toutes les publications dadaistes. C’est lui aussi qui amène Dada en France lorsqu’il pose ses valises dans la capitale française, en janvier 1920 : « Paris, Ier étage, Ier porte à droite ». Il embarque dans cette aventure des poètes et des artistes tels André Breton, Louis Aragon, Paul Eluard, Francis Picabia, Marcel Duchamp, Man Ray et Constantin Brancusi. Oui, Brancusi a été un dadaïste de la dernière heure.

 

Un fragment dadaïste qui vous parle toujours ? 

 

 « L’état normal de l’homme est DADA », « Mais les vrais dadas sont contre DADA. »

 

Avec son goût immodéré pour le relativisme absolu, Tzara nous donne une affirmation et son contraire : OUI=NON/DA=NU. Il nous signale que Dada est par-dessus tout mouvement, permanente mise et remise en cause de soi-même et de tout. Conséquent avec ce principe et avec lui-même, Tzara fut le premier à donner sa démission du mouvement qu’il avait créé. Une bonne partie de ce qu’on appelle art contemporain n’a perçu, un siècle plus tard, que la moitié du message et s’accommode allègrement d’une forme de subversion subventionnée.

 

Petre Raileanu est l’auteur notamment de Gherasim Luca. Un nom et un égarement, monographie, Editions Oxus ; Fundoianu/Fondane et L’avant-garde, en collaboration avec Michel Carassou, Editions Paris-Méditerranée ; DADA în direct, Editions Tracus Arte.


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : poésie
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782070302741

L'Homme Approximatif (1925-1930)

de Tristan Tzara (Auteur)

J'achète ce livre grand format à 7.20 €