Une BD murale du XIIe siècle dans la baie du Mont Saint-Michel

Marie Lebert - 25.03.2016

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Les décors peints des églises furent les premiers livres illustrés (ou encore les premières BD ou les premiers murs tagués), à une époque où le livre imprimé n’existait pas encore et où les manuscrits étaient réservés à une élite. Il est rare que ces décors peints aient résisté au passage du temps. Mais c’est le cas à Saint-Jean-le-Thomas, village côtier de la baie du Mont Saint-Michel.

 

 

 

 

Le bourg de Saint-Jean-le-Thomas

 

Saint-Jean-le-Thomas est situé sur la route côtière menant au Mont Saint-Michel, sur sa partie rocheuse parfois appelée le « plus beau kilomètre de France » pour son vaste panorama maritime s’étendant à perte de vue.

 

À l’époque romane, le bourg était situé sur le chemin montois que prenaient les pèlerins pour se rendre au Mont, leur destination finale après des mois de voyage. Un autre chemin montois permettait aux pèlerins solitaires d’éviter le bourg en traversant les grèves et les dunes non loin de là.

 

 

 

Les villageois construisaient des églises en pierre locale (schiste et granit) sur le peu de temps libre qui leur restait, à la suite de l’exploitation des pêcheries, des salines, de la tangue et du varech (utilisés comme engrais marins), sans compter les nombreuses cultures intensives.

 

L’église locale était également la salle communale, en quelque sorte. On y échangeait les nouvelles (y compris sur le temps) à la sortie des offices. Des porches seront ajoutés plus tard pour abriter villageois ou pèlerins en cas de grand vent ou de pluie torrentielle.

 

Les décors peints

 

Le mur sud de la nef est orné de peintures murales romanes, une découverte très étonnante puisque rares sont les décors peints normands, et encore plus rares ceux qui ont survécu à neuf siècles d’humidité et de réfections diverses. 

 

Les Normands étaient d’abord un peuple de bâtisseurs (ce sont eux qui auraient inventé la croisée d’ogives) et considéraient la sculpture et le décor peint comme des arts secondaires, à l’inverse d’autres régions telles que la Bourgogne, le Poitou-Charentes ou les Pyrénées.

 

Lors de la réfection des enduits intérieurs de la nef en 1974 (date de l’invention de l’Internet, soit dit en passant), des taches de couleur attirèrent l’attention de l’abbé Porée, curé de l’église. Au lieu de passer outre, il demanda l’arrêt des travaux pour faire intervenir les fresquistes des Beaux-Arts, dont le patient travail a permis de découvrir des décors peints datant du XIIe siècle.

 

 

 

Sur le mur sud de la nef, trois tableaux se succèdent  : le combat d’un homme contre un ange (sur le tympan du portail muré), une scène champêtre (au milieu) et enfin une lutte entre deux personnages (à droite). Peut-être furent-ils peints par des pèlerins se rendant au Mont Saint-Michel, mais ceux-ci ne tenaient pas de blogs pour nous documenter au fil des jours sur l’avancée de leur art.

 

Le tympan du portail muré (à gauche) abrite « un combat qui pourrait être celui de Jacob contre l’ange envoyé de Dieu, ou Dieu lui-même manifesté sous une forme visible » (abbé Porée).

 

 

 

Dans la scène champêtre (au milieu), avec épis de blé visibles à gauche, un personnage portant une grande cape tient une outre et verse du vin dans une coupe que lui présente un autre personnage. En partie effacé, un troisième personnage tient un instrument aratoire. Notons que la région avait des vignobles et produisait du vin, une production désormais révolue que nous sommes très nombreux à regretter.

 

Le tableau de droite — dont la plus grande partie a disparu — représenterait la lutte entre Saint Michel (le personnage à cape dont la tête est surmontée d’une auréole) et le démon (le personnage recouvert d’une armure qui semble être à terre).

 

La technique utilisée

 

Tous les contours sont dessinés en peinture ocre. Les surfaces intérieures sont peintes en ocre et en chamois. Seules ces deux couleurs, issues de pigments végétaux, étaient utilisées, à même l’enduit à la chaux, qui procurait le fond clair.

 

 

 

Les tableaux sont surmontés de frises de rinceaux terminées par des feuillages. Les rinceaux courent entre deux bandes horizontales, une bande de couleur ocre (le long des rinceaux) et une bande de couleur chamois (les long des bandes ocre), avec une rangée de points blancs entre les deux bandes de couleur.

 

Il semblerait que d’autres décors aient été dégagés depuis cette visite, mais ce sera pour un prochain reportage, peut-être, pour faire connaître le patrimoine local.

 

Merci à Alain Dermigny pour ses photos et à Nicolas Pewny pour son travail sur la carte.

 

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